Les Partisans de Ali

Au Nom de Dieu, Le Tout Miséricorde, Le Très Miséricordieux,

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  Dieu (swt) et Sa Création attestent qu'il n'y a pas de dieux sauf Lui, Le Vivant, Le Subsistant, L'Unique et sans associé et que Muhammad (saws) est Son Serviteur et Son Messager et que 'Ali est l'Ami de Dieu.

achoura

  Bienvenue sur ce blog des
partisans de l'Imâm 'Ali

 

 

 

Je suis shî'ite imamite duodécimain de tendance théosophique, traditionaliste et gnostique.

 

Je souhaite vous montrer un autre aspect du Shî'isme ( Shi'a 'Ali, c'est-à-dire les partisans de 'Ali ) que celui que "le grand public" connaît.

 

Je souhaite que vous découvriez, si Dieu le veut, la beauté de la Religion d'Amour, c'est-à-dire le shî'isme.

 

 

La lumière des yeux des croyants est Ali
(Texte d'un chant interprété par Faiz Ali Faiz)

L’univers n’a plus vu de maître comparable à Ali.
La connaissance du Prophète n’a plus trouvé de manifestation
aussi évidente que Ali.
Par Dieu ! Qu’est-ce que le pouvoir d’une humble créature !
Le Très-Haut Lui-même a créé Ali sans pareil !
La lumière des yeux de ceux qui voient est Ali.
Chaque cœur, chaque corps, chaque âme est remplie de Ali.
Moi qui suis sans biens, mon bien c’est Ali.
Ô vous qui recherchez la foi, voulez-vous que je vous dise une vérité ?
En réalité, la vérité c’est Ali.
Mon maître est Ali.
Dans mon cœur, il y a Ali.
Sur ma langue, il y a Ali.
Quand je mourrai, écris sur mon linceul Ali.
Ô mon maître, ô Ali !

Sadreddin Mohammad Shirâzi, plus connu sous le nom de "Mollâ Sadrâ" naquit dans la ville de Shirâz. Sa date de naissance nous est restée inconnue pendant longtemps, jusqu’à ce que des chercheurs découvrent il y a quelques décennies la copie d’un manuscrit original de Mollâ Sadrâ portant une inscription de l’auteur : « J’ai appris ce point à l’aube du vendredi 7 Jomâdâ al-Awwal de l’an 1037, à l’âge de 58 ans. » D’après cette note, Mollâ Sadrâ serait né à Shirâz vers 979 ou 980 de l’Hégire (correspondant à 1572 ou 1573 de l’ère chrétienne). En réalité, cette date et celle de son décès sont les seules que nous connaissons de la vie de Mollâ Sadrâ Shirâzi.

La vie de Mollâ Sadrâ

La vie de Mollâ Sadrâ fut ponctuée d’une série de difficultés et de changements brusques. Ce grand penseur n’a jamais reçu de son vivant la place et l’estime qu’il méritait réellement. La biographie de Mollâ Sadrâ se confond en grande partie avec celle de sa vie intellectuelle : le développement progressif de ses pensées, la rédaction de ses œuvres écrites, les cours qu’il donnait à ses disciples, et ses relations avec ces derniers dont certains devinrent plus tard les auteurs d’importants livres philosophiques.

Nous pouvons diviser la vie de Mollâ Sadrâ Shirâzi en trois périodes, en commençant par son enfance et les débuts de sa formation. Son père était un notable de la ville de Shirâz, et avait assez de moyens pour pouvoir assurer une très bonne éducation à son fils. D’ailleurs, dès les premières années de sa vie, Mollâ Sadrâ a prouvé qu’il avait des dons ainsi que de très bonnes capacités intellectuelles pour réussir dans ses études.

A cette époque-là, la ville d’Ispahan était la capitale politique de l’empire des Safavides. Ispahan était également le centre principal des arts et des sciences de l’Iran. De nombreuses grandes écoles furent ainsi fondées au sein de la capitale, dont certaines existent encore aujourd’hui. Les plus grands maîtres de l’époque enseignaient dans les grandes écoles d’Ispahan spécialisées dans différentes disciplines. Il était donc tout à fait naturel qu’Ibrâhim, le père du jeune Sadreddin, décide d’envoyer son fils à Ispahan pour continuer ses études. Le système d’enseignement des anciennes écoles en Iran était évidemment très différent de ce que nous connaissons aujourd’hui. Un étudiant sérieux et talentueux devait consacrer une partie importante de son existence, voire toute sa jeunesse, à l’apprentissage des sciences. A l’époque de Mollâ Sadrâ, pour atteindre le degré d’ijtihâd, c’est-à-dire la capacité de déduire de nouvelles lois et fatwas sur la base du Coran et de la sunna, il fallait au moins une vingtaine d’années d’études.

A Ispahan, Mollâ Sadrâ eut la chance de participer aux cours de trois grands maîtres : Sheikh Bahâ’i, Mirdâmâd, et Mir Fendereski.

En assistant aux cours de Sheikh Bahaï, le jeune Sadreddin apprit les enseignements islamiques traditionnels, notamment la jurisprudence islamique (fiqh) et les hadiths chiites. Après quelques années, Sheikh Bahaï autorisa officiellement Mollâ Sadrâ à enseigner les mêmes cours. Sheikh Bahaï était un ami de longue date d’un autre grand maître de l’époque, Mirdâmâd, que ses élèves surnommaient le « Troisième maître » (après Aristote et Fârâbi). A l’instar de Sohrawardi, ce célèbre philosophe de l’époque safavide croyait que la vraie philosophie était celle qui conduirait à une expérience gnostique et théosophique. Mirdâmâd devint le principal maître de Sadreddin Shirâzi en philosophie.

Certains documents confirment que Mollâ Sadrâ participa également aux cours d’une personnalité plus ou moins mystérieuse de l’Ispahan des Safavides : Mir Fendereski. Ce dernier voyageait souvent entre l’Iran et l’Inde, où de nombreux philosophes et penseurs iraniens adeptes de la théosophie orientale (hikmat al-ishrâq) de Sohrawardi s’étaient réfugiés à la cour de l’empereur mongol Akbar Shâh. Mir Fendereski contribua activement au mouvement de la traduction d’œuvres sanscrites en persan, mouvement qui eut une influence considérable sur la vie intellectuelle et culturelle de l’Iran aux XVIe et XVIIe siècles.

Après ces années d’études à Ispahan commence la seconde étape principale de l’existence de Sadreddin Shirâzi. Il ne faut pourtant pas croire que l’ambiance d’Ispahan ait été favorable à un jeune maître qui – après avoir participé aux cours des grands maîtres connus et reconnus de son temps – ne souhaitait suivre que sa propre intuition et ses théories personnelles. Mollâ Sadrâ savait déjà qu’il allait mettre les pieds sur un chemin périlleux : plus il affirmait ses opinions personnelles et s’écartait des théories philosophiques officielles, plus il devait en même temps faire preuve d’intransigeance et d’esprit combatif face aux obstacles que lui créaient les suivistes et imitateurs des maîtres anciens. A cette époque, Mollâ Sadrâ écrit : « J’ai consacré ma vie, ma jeunesse et toutes mes forces à l’apprentissage de la théosophie divine. J’ai lu – autant que je pouvais – les œuvres des sages et des auteurs vertueux pour connaître et apprendre leurs intuitions, leurs opinions et leurs enseignements. J’ai étudié les œuvres des grands maîtres grecs, chapitre par chapitre. Cependant, de nombreux obstacles se sont dressés devant moi et m’ont empêché d’exprimer mes convictions. Les jours ont passés les uns après les autres, sans que je puisse réussir dans la mission qui était la mienne… Je voyais que les gens n’avaient pas la force de comprendre et que leurs yeux restaient aveugles à la lumière de la sagesse et aux secrets de la connaissance. Leur inimitié et leur hostilité, ma déception et mon désenchantement m’ont conduit enfin à l’isolement. Avec un cœur brisé, j’ai donc décidé de me contraindre à l’isolement dans un lieu lointain, de rester ignoré et de demeurer incognito. J’ai suivi ainsi la leçon de mon maître, de mon ami et de mon confident, le vénéré Imam Ali, le premier Imam, le père des Imams, le maître des martyrs et des pieux vertueux : dissimuler mes convictions (taqiyya). »

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Mollâ Sadrâ

Mollâ Sadrâ se vit donc obligé de quitter Ispahan pour se libérer des pressions et des chantages de ses adversaires et détracteurs. Il quitta la grande capitale de l’Empire et se réfugia dans un petit village, Kahak, situé à trente kilomètres au sud-est de Qom. Ce village isolé et lointain a pourtant une valeur symbolique en raison de sa situation géographique : il se trouve près de Jamkarân, un lieu saint situé au cœur du désert central de la Perse, dédié au dernier Imam des chiites duodécimains, le vénéré Mahdi dont les chiites attendent depuis des siècles la parousie.

Mollâ Sadrâ vécut pendant onze ans à Kahak où il se donna entièrement à la découverte des vérités spirituelles. Il profita de ce long recueillement pour se plonger dans de profondes méditations et contemplations. Pendant cette période, Mollâ Sadrâ arriva à la conviction que sans méditation et intuition, la philosophie ne reste qu’un effort mental stérile. Pendant son séjour à Kahak, Sadreddin fit tout pour rester sous le couvert de l’anonymat, mais ses disciples finirent par retrouver sa trace. Ils furent alors nombreux à se rendre au petit village et formèrent un cercle autour de leur maître.

Commence alors la troisième période de sa vie. Le gouverneur de Shirâz, Allâhverdi Khân, avait fait construire une grande école à Shirâz et avait obtenu l’aval de l’empereur Shâh Abbâs II pour inviter Mollâ Sadrâ à regagner sa ville natale et à enseigner au sein de son école. La nouvelle du retour de Mollâ Sadrâ à Shirâz et des cours qu’il donnait à l’école du Khân transforma Shirâz en une nouvelle cité des sciences. Pendant ces années, Sadreddin Shirâzi se consacra entièrement à l’enseignement et à la rédaction de nouvelles œuvres dont certaines restèrent malheureusement inachevées. La première leçon qu’il donnait à ses élèves était composée de quatre conseils : « se désintéresser de la fortune, dédaigner les ambitions, repousser l’imitation aveugle, et s’abstenir de commettre des péchés. »

Pendant les soixante-dix ans de sa vie, et malgré toutes ses occupations, Mollâ Sadrâ réussit à faire sept fois le pèlerinage obligatoire à La Mecque (hajj). Il décéda en 1640 dans la ville de Bassora (sud d’Irak) où il fut inhumé, alors qu’il revenait de son septième pèlerinage.

L’œuvre de Mollâ Sadrâ

Mollâ Sadrâ est l’auteur d’une œuvre gigantesque : quarante volumes dont certains de cent pages et d’autres de plusieurs centaines de pages. Dans ses livres et essais, Mollâ Sadrâ aborde pratiquement tous les thèmes de la philosophie islamique. Plusieurs ouvrages de Mollâ Sadrâ réunissent ses idées personnelles et les résultats de ses recherches et méditations, tandis que d’autres sont des commentaires et interprétations d’ouvrages d’autres auteurs.

Mollâ Sadrâ commenta l’œuvre monumentale d’Avicenne, Kitâb al-Shifâ’ (Le livre de la guérison), et Hikmat al-Ishrâq (La théosophie des lumières) de Sohrawardi. Dans son commentaire des Usoul al-Kâfi, le grand recueil des enseignements des Imâms du chiisme duodécimain, Sadreddin Shirâzi présenta un exposé parfait de la philosophie chiite. Mais cette œuvre est malheureusement demeurée inachevée. Mollâ Sadrâ est également l’auteur de commentaires de plusieurs sourates du Coran. Dans son exégèse coranique, Sadreddin Shirâzi est essentiellement en quête des significations ésotériques et mystiques du texte sacré. Cet ouvrage et les commentaires que les disciples de Mollâ Sadrâ écrivirent à son sujet constituent une référence incontournable de l’approche philosophique dans l’exégèse herméneutique du Coran.

Le chef-d’œuvre de Mollâ Sadrâ qui présente le résultat de ses pensées philosophiques et l’ensemble de son système s’intitule Al-Asfâr al-Arba’a al-’Aqliyya (Les quatre voyages spirituels [1]) et contient près de deux mille pages. Deux disciples de Mollâ Sadrâ qui furent également ses gendres écrivirent des commentaires très précieux sur ce chef-d’œuvre : Mollâ Mohsen Feyz et Abdol-Razzâq Lâhiji. A partir du XVIIe siècle, de nombreux auteurs ont commenté et expliqué Les quatre voyages car en réalité, la connaissance et la compréhension de la philosophie chiite jusqu’à nos jours passe forcément par l’étude de la grande Somme de Mollâ Sadrâ.

Dans l’introduction de l’ouvrage, Mollâ Sadrâ écrit : « Alors, que je vivais depuis longtemps dans l’isolement et l’anonymat, par la force de mes profondes méditations, la chaleur de la lumière de la vérité mit mon être en feu et en flamme. Mon cœur reçut les lumières du royaume céleste, et il vit soudain se déchiffrer les secrets divins grâce au secours du Seigneur. J’ai eu alors la connaissance des secrets qui m’étaient demeurés inconnus jusqu’alors, et j’appris les mystères qu’aucun argument rationnel ne m’avait jamais permis de saisir. Je parvins ainsi à voir clairement et sans aucun intermédiaire les vérités que je m’efforçais de comprendre par la raison. J’ai donc écrit ce livre que je qualifie de "divin" pour ceux qui se préoccupent de l’acquisition de la sagesse et de la perfection, afin qu’ils connaissent mieux les secrets divins. »

Dans ce passage, Mollâ Sadrâ évoque clairement une expérience spirituelle dans la droite ligne de celle de Sohrawardi. La conviction inébranlable ici ne provient certainement pas de l’argument logique, mais d’une « présence » directe.

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Maison de Mollâ Sadrâ à Kahak

Selon Mollâ Sadrâ, le philosophe se battait sur deux fronts : d’abord contre lui-même, ensuite contre les forces ténébreuses du monde extérieur. Sadreddin Shirâzi vécut la première bataille durant l’exil qu’il s’était imposé à Kahak. Pendant ces longues années d’isolement et de solitude, Mollâ Sadrâ passa de l’étape théorique de la pensée philosophique à celle de la conviction profonde et "vécue". Mollâ Sadrâ pensait, comme ses prédécesseurs, que ce passage ne pouvait réellement s’effectuer qu’au travers de la spiritualité chiite.

Il convient ici de rappeler l’importance du terme de « théosophie orientale » qui a eu un destin étrange dans l’histoire de la philosophie iranienne. Au XIIe siècle, Sohrawardi utilisa ce terme pour désigner la théosophie de la Perse antique qu’il voulait réactualiser. Dans cette expression, Sohrawardi cherchait à évoquer la splendeur du soleil levant et la lumière de l’aube qui met fin aux ténèbres nocturnes – motif à haut contenu symbolique. Par ailleurs, il voulait insister sur le lieu de l’apparition de cette lumière : l’Orient, qui symbolisait la lumière et la source de la connaissance au sens vrai. A l’aube, la lumière de l’Orient rayonne sur les âmes exilées dans l’univers ténébreux de l’Occident. La théosophie – qui n’est ni une philosophie pure, ni une théologie - apparaît à l’Orient et est caractérisée par sa conformité avec la « géographie mystique ». Cette théosophie est une sorte de sagesse divine qui appelle à la quête de la vérité par un passage de la connaissance abstraite de la philosophie – fondée sur les concepts – vers une contemplation directe et une « orientation » de l’âme vers l’Orient de la vérité. Selon Sohrawardi, Zoroastre et les autres grands sages de la Perse antique enseignaient cette sagesse orientale. Mollâ Sadrâ eut ainsi une expérience très profonde de cette « présence » spirituelle qui fut à la base de sa théosophie pendant son long séjour à Kahak.

Quels sont les « quatre voyages spirituels » ?

1) Le premier voyage commence dans le monde créé pour arriver à Dieu (min al-khalq ilâ al-Haqq). Le voyageur découvre alors la réalité des êtres, la nature, la matière, les formes, etc., et il arrive enfin à l’univers des vérités divines qui ne sont pas perceptibles par les sens.

2) Le second voyage se réalise « à partir de Dieu », « en Dieu » et « par Dieu » (fil-Haqq bil-Haqq). Le voyageur y découvre les attributs divins, et certaines problématiques liées à l’essence divine.

3) Le troisième voyage est un retour de Dieu vers le monde créaturel, mais « en compagnie de Dieu et par Dieu » (min al-Haqq ilâ al-khalq bil-Haqq). Le voyageur y apprend les différents degrés et l’ordre de la procession de l’être à la lumière de la vérité divine.

4) Le quatrième voyage est un voyage « avec Dieu » et « par Dieu » dans le monde créé (bil-Haqq fi al-Haqq). Ce dernier voyage ne sera possible que par une connaissance intérieure (la théosophie) pour comprendre la signification profonde de l’unicité de l’être : « Celui qui se connaît soi-même, connaît son Seigneur » (man ’arafa nafsaho ’arafa rabbaho). Le voyageur y apprend aussi la signification de la résurrection qui est en réalité l’ouverture vers l’infini avec le passage de ce monde à l’autre.

Mollâ Sadrâ dépasse et réconcilie ainsi la philosophie d’Avicenne et la théosophie de Sohrawardi, en se servant également d’éléments de la gnose d’Ibn Arabi, au travers d’un système dont la compréhension n’implique pas seulement un effort intellectuel, mais la transformation de tout son être appelé à être lui-même transfiguré et à découvrir les secrets de l’être au cours des différents "voyages".

*Ce texte est issu de l’ouvrage Ma’refat-e jâvidân (Connaissance éternelle), Recueil d’articles de Seyyed Hossein Nasr, Mehr-e Nioushâ, 2007, pp. 568-601.

Notes

[1] La traduction littérale du titre de son œuvre est "Les quatre voyages intellectuels", mais le mot aql a plusieurs significations en arabe, et le contenu de l’œuvre laisse à comprendre que ces "voyages" sont loin de se limiter à la définition usuelle de l’intellect que nous connaissons. C’est donc davantage de "voyages spirituels" dont il faut ici parler.

 

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Si nous évaluons la philosophie islamique à l’aune des critères de la tradition du rationalisme occidental, nous ne verrons en la philosophie islamique qu’une version arabisée de la philosophie grecque de l’école d’Alexandrie. De ce point de vue, la philosophie islamique aurait servi de relais pour la transmission des éléments spécifiques et significatifs de l’héritage de l’Antiquité à la civilisation occidentale du Moyen-âge. Mais si nous examinons la philosophie islamique par les critères qui sont les siens, c’est-à-dire à la lumière des traditions philosophique de l’islam, nous admettrons que la philosophie islamique est toujours vivante à l’époque contemporaine, et qu’elle poursuit son évolution depuis sa naissance il y a plus de douze siècles. Par ailleurs, une telle recherche nous apprendra que la philosophie islamique puise ses sources profondes dans le Coran et les hadiths, et dans l’ensemble des connaissances islamiques.

La philosophie islamique est donc essentiellement islamique, non seulement à cause de son évolution sur la terre de l’islam et par les penseurs musulmans, mais aussi en raison du fait qu’elle s’appuie sur les principes de la religion musulmane et des sources de la Révélation, et qu’elle s’en inspire pour le choix de la plupart de ses thèmes majeurs.

L’environnement musulman et son impact sur l’évolution de la philosophie

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Tous les grands penseurs musulmans, d’Al-Kindi à Allâmeh Tabâtabâ’i, vécurent dans un environnement musulman dominé par les enseignements du Coran et de la sunna (tradition qui rapporte les paroles et les actions du prophète Mohammad). Ils vivaient dans des sociétés où la charia (loi religieuse) régissait la vie individuelle et sociale des musulmans. Dès l’âge de la puberté, ils se tournaient chaque jour vers la Kaaba pour faire leurs prières quotidiennes. Les philosophes musulmans les plus célèbres comme Avicenne ou Averroès exprimaient d’ailleurs un intérêt conscient pour l’islam. En effet, ils se défendaient vigoureusement contre les critiques ou les attaques qui visaient leur foi. Avicenne se rendait souvent à la mosquée pour y prier chaque fois qu’il rencontrait un problème dans ses études scientifiques ou philosophiques. Averroès était le grand juge de Cordoue. Il a donc été une référence dans le domaine de la charia et de la jurisprudence islamique, bien que plus tard les penseurs européens l’aient considéré comme un pionnier de la révolte de la raison contre la foi. La présence réelle du Coran et de la parole révélée par Dieu à Son messager dans la pensée musulmane est donc à l’origine d’une évolution toute particulière de la philosophie islamique qui peut être qualifiée à juste titre de « philosophie prophétique ».

Efforts pour coordonner la raison et la révélation

Selon l’islam, la vérité contenue par le Coran est la parole divine révélée d’une manière compréhensible pour l’homme. Le livre sacré des musulmans fut également le sujet d’études des penseurs qui fondèrent des écoles philosophiques au sein du monde musulman. Autrement dit, aux yeux des philosophes musulmans, le Coran ne fut pas seulement la source de la loi, mais aussi une source d’inspiration pour accéder à la connaissance de la vraie nature de l’être. En effet, pour les penseurs qui s’efforçaient de connaître les vérités du monde, la connaissance prophétique liée à la source de la révélation restait la source la plus importante de la connaissance. Comment les mécanismes conventionnels de la connaissance humaine se sont-ils si extraordinairement rattachés à la connaissance révélée ? Comment la raison humaine s’est-elle liée à la lumière de la révélation ? Pour répondre à ces questions, il suffirait peut-être de jeter un regard sur les ouvrages des philosophes musulmans qui ont accepté unanimement que la révélation soit la source de la connaissance. C’est la raison pour laquelle l’exégèse et le commentaire du texte sacré sont restés jusqu’à nos jours les principaux axes de la pensée philosophique de l’islam – sans qu’elle perde néanmoins sa dimension rationnelle et spéculative et se confonde avec la simple théologie.

La vérité de la révélation en islam et ses impacts ont influé profondément sur la pensée philosophique des philosophes musulmans. Par conséquent, pour les philosophes musulmans, l’intelligence spéculative n’est pas celle d’Aristote, bien que le lexique de la philosophie aristotélicienne ait été traduit et utilisé couramment en arabe. En réalité, le recours à l’intelligence spéculative est la caractéristique commune de toutes les activités philosophiques, cependant, les penseurs des premiers siècles de la civilisation musulmane surent très tôt donner à la philosophie grecque une autre dimension en l’enrichissant de l’héritage islamique. Ce processus ne peut être compris qu’à travers une analyse très minutieuse des termes et des expressions techniques utilisés par les philosophes musulmans.

Ainsi, cette conception particulière de l’intellect peut être perçue notamment au travers de l’analyse de la signification de la raison dans les ouvrages des grands philosophes comme Mollâ Sadrâ, surtout lorsqu’il procède à l’exégèse des versets coraniques concernant la raison. Par ailleurs, dans le commentaire que Mollâ Sadrâ écrit sur les hadiths chiites relatés dans Osoul al-Kâfi de Kolayni, nous voyons comment il opère une distinction nette et précise entre la vision islamique et la conception grecque de l’intelligence spéculative. Il est à noter qu’auparavant, même à l’époque des grands péripatéticiens musulmans comme Avicenne, l’intelligence agente s’unissait avec l’Esprit saint.

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Calligraphie de la première sourate du Coran, Al-Fâtiha (L’ouverture)

Les chercheurs musulmans travaillant sur les traditions islamiques connaissent tous une règle générale en vigueur pendant de longs siècles jusqu’à aujourd’hui, selon laquelle les penseurs musulmans admettent que le Coran, la sunna et les hadiths ont tous deux aspects différents : une dimension exotérique et une dimension ésotérique. A titre d’exemple, concernant les versets coraniques, il est admis que chaque verset de la parole révélée peut avoir des significations cachées et réservées à des initiés. Quant aux hadiths, il est également admis que certains hadiths font référence directement à la dimension ésotérique et secrète du message révélé par Dieu. De même, parmi les hadiths du Prophète, certains se réfèrent directement aux significations ésotériques et cachées des versets coraniques.

Le rapport de la philosophie avec les dimensions exotériques et ésotériques de l’islam

La philosophie islamique a des liens à la fois avec l’aspect extérieur de la révélation coranique et de la charia, et avec sa vérité interne que s’efforce d’exprimer en termes rationnels la philosophie islamique. De nombreux théologiens musulmans s’opposèrent radicalement à la philosophie, tandis que beaucoup d’autres la considérèrent essentielle. En réalité, de grands philosophes musulmans comme Averroès, Mirdâmâd ou Shâh Vali-Allah Dehlavi furent connus à leur époque comme de grands jurisconsultes de la charia. Il n’existe donc pas de frontière stricte séparant les deux domaines, et de nombreux jurisconsultes se sont souvent montrés favorables à l’activité des philosophes, et ont ainsi préparé un climat social et culturel favorable au développement de la philosophie.

Ceci étant dit, le terme « vérité » joue le rôle de lien principal entre la philosophie islamique et les sources de la révélation. La vérité signifie à la fois une cohérence interne de la pensée et une connaissance conforme au réel. Par ailleurs, la vérité (haqq) est l’un des noms de Dieu. La quête et la connaissance de la vérité est le but final de la philosophie islamique. Quant au Coran, la vérité en constitue la signification interne, accessible à la raison humaine par une recherche interprétative et herméneutique du livre saint.

Au cours de l’histoire de l’islam, la philosophie islamique s’est notamment donné pour mission de connaître par des moyens à la fois rationnels et herméneutiques les deux grands livres de la révélation divine, à savoir le Coran et l’univers. Cela peut expliquer pourquoi dans le monde de la pensée islamique, la philosophie et le mysticisme sont étroitement liés, bien que le mysticisme consiste à partir en quête de la vérité uniquement sur la base d’un enseignement du sens ésotérique de la religion. Ce lien de parenté entre la philosophie et le mysticisme s’avère très important, car sans le connaître, il serait très difficile, voire impossible de comprendre la pensée de philosophes comme Sohrawardi et Mollâ Sadrâ en Iran.

Des philosophes anciens comme Nâsser Khosrô (XIe siècle) ou d’une période plus récente comme Mollâ Sadrâ (XVIe siècle) furent unanimes pour dire que la philosophie (ou la théosophie) s’unit avec la vérité émanant du cœur du Coran. Par conséquent, pour les uns comme pour les autres, la compréhension de la vérité n’est possible que par l’interprétation spirituelle du livre saint. Au XIXe siècle, le philosophe iranien Ja’far Kâshefi alla jusqu’à tenter d’établir une adaptation entre les différentes méthodes de l’exégèse du Coran avec les différentes écoles de la philosophie. Ja’far Kâshefi avait établi une classification intéressante selon laquelle l’exégèse exotérique du Coran s’adapterait à la philosophie péripatéticienne, l’exégèse symbolique du Coran avec la philosophie stoïcienne, et enfin l’exégèse du sens profond du Coran avec la théosophie orientale.

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Calligraphie d’un hadith qodsi (parole de Dieu) transmis par l’Imâm Rezâ (”Il n’y a de dieu que Dieu est Ma forteresse”, qui entre dans Ma forteresse sera préservé de Mon châtiment)

Dans la philosophie islamique telle qu’elle a évolué pendant des siècles, l’activité philosophique n’est pas en contradiction ni avec un ésotérisme individuel, ni avec la quête du sens interne du Coran et des hadiths. Les philosophes chiites s’intéressèrent plus particulièrement à cette vision particulière des choses, car elle leur permettait de développer toute une réflexion sur les hadiths du prophète Mohammad et des Imâms.

Ainsi, aux côtés du Coran et de la sunna (tradition du Prophète), le chiisme a enrichi et développé le champ de ses hadiths par le recueil des actes et paroles - au fort contenu rationnel - des douze Imâms du chiisme duodécimain. Ces hadiths ont fortement influencé pendant plusieurs siècles la structure et les questions abordées par la philosophie islamique. Le chiisme a ainsi créé une ambiance rationnelle au sein de la communauté musulmane, alimentant ainsi la pensée des philosophes dans le domaine de la connaissance du Principe éternel, la réalité des êtres, l’anthropologie, la connaissance de la cause finale ou encore la philosophie de l’histoire. Ces thèmes ont longtemps été abordés par les philosophes musulmans, mais le mérite de ces philosophes chiites réside aussi dans l’adoption d’une expression particulière qui permet aussi l’établissement des liens entre les philosophes et les autres couches de la communauté musulmane, et ce par un souci de rapprochement entre les deux.

Comme nous l’avons évoqué, la révélation coranique y joue un rôle central. Sans elle, il n’y aurait eu ni civilisation islamique ni philosophie islamique. Contrairement à ce que prétendent la plupart des penseurs occidentaux et certains de leurs disciples musulmans, l’activité philosophique dans le monde musulman était loin de se limiter à la répétition et à la simple imitation de la philosophie grecque de l’école d’Alexandrie en langue arabe. En effet, il faut insister sur l’importance décisive du Coran et des hadiths, car la philosophie islamique a avant tout évolué dans le cadre que lui a inspiré la révélation coranique.

Comme nous l’avons aussi dit plus haut, la philosophie islamique est en réalité une « philosophie prophétique » (falsafeh nabavi) inspirée par le contenu du Livre saint et de la parole révélée. Elle n’en a pas moins une dimension totalement rationnelle et spéculative. En outre, la philosophie islamique offre également des méthodes et concepts uniques pour découvrir le sens ésotérique du Coran et ses vérités cachées. Son but principal en demeure donc l’étude de l’être et toutes les étapes de l’existence mais aussi de l’homme et du retour de tous les êtres vers leur Créateur.

En réalité, l’étude de l’être pratiquée par les philosophes musulmans n’est qu’un approfondissement de la contemplation sur le sens ésotérique du Coran considéré comme « l’essence de l’être ». Le Coran est donc perçu comme le Livre dont la compréhension est la clé de la connaissance objective et subjective de l’être.

Sans l’ombre d’un doute, des recherches plus approfondies sur la philosophie islamique et son évolution pendant plus de douze siècles rendront de plus en plus évident le rôle original du Coran et des hadiths dans l’évolution de la pensée philosophique des musulmans. Depuis Al-Kindi, les philosophes musulmans ont ainsi entretenu un lien constant avec le Coran et les hadiths. En conclusion, il faut souligner que la philosophie islamique n’est pas un épisode de transition plus ou moins isolé dans l’histoire de la pensée musulmane, mais au contraire l’une des activités intellectuelles les plus riches et les plus originales de la civilisation musulmane, ayant trouvé et trouvant toujours dans le Coran et les hadiths une source d’inspiration intarissable.

 

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Le 72ème numéro de La Revue de Téhéran consacre les articles du mois de novembre 2011 sur le chiisme et son histoire en Iran.

 

Je vous conseille vivement sa lecture surtout en cette période de Muharamm...

 

Ya Husayn

 

Sommaire :

 

  • Qu’est-ce que le chiisme ?

    Amélie Neuve-Eglise N° 72, novembre 2011
    Tantôt taxé de mouvement sectaire déviant remettant en cause l’unicité divine, tantôt d’un simple avatar des luttes de pouvoir ayant succédé à la mort du prophète Mohammad, le chiisme a fait l’objet de nombreuses controverses tout au long de son histoire. Dans un contexte de rivalités interethniques et politiques, il a également parfois été présenté comme une pure construction identitaire destinée à singulariser les Iraniens face aux Arabes. Le mot arabe shi’a évoque l’idée de suivre et d’accompagner un (...)

  • Le chiisme en Iran avant les Safavides

    Arefeh Hedjazi N° 72, novembre 2011
    L’Iran est aujourd’hui un pays musulman à forte majorité chiite (duodécimaine) avec plus de 80% de ses 75 millions d’habitants, chiites. Mais comment un pays qui s’est trouvé un jour "conquis" militairement par l’islam, est devenu un pays non seulement musulman, mais chiite ? De nombreux orientalistes ont tenté de trouver une trace irréfutable d’"iranité" dans le chiisme, pour tenter de montrer que le chiisme est plus que tout, la façade d’une "allergie" iranienne à l’islam qui, ne pouvant porter son (...)

  • Qom, la plus ancienne ville chiite de l’Iran

    Djamileh Zia N° 72, novembre 2011
    Qom fut conquise en l’an 23 de l’Hégire par une armée d’Arabes musulmans dirigée par Abou Moussa Ash’ari. Près de six mille membres du clan Ash’ari s’installèrent à Qom en l’an 93 de l’Hégire. Ils étaient chiites et firent de cette ville un lieu de refuge pour les musulmans qui soutenaient les descendants de l’Imâm ’Ali et s’opposaient aux califes omeyades et abbassides. Qom devint à partir du milieu du IIe siècle de l’Hégire un important centre de théologie chiite, et reste encore aujourd’hui l’un des centres (...)

  • Aux origines du chiisme

    Hoda Sadough N° 72, novembre 2011
    A l’aube du VIIe siècle, l’islam fut présenté comme l’accomplissement d’un système de valeurs divines venant mettre un terme au cycle des révélations. D’un point de vue social, l’islam a eu un rôle important dans l’unification autour de valeurs communes d’un peuple divisé en de multiples clans (qabâ’il) et connaissant des affrontements incessants. Sur le plan humanitaire, il suffit d’indiquer qu’avant l’apparition de l’islam, les Arabes avaient la réputation d’enterrer leurs filles vivantes. L’étude de (...)

  • Pourquoi a-t-on besoin d’un Imâm ?
    La philosophie de l’Imâmat selon les croyances chiites

    Amélie Neuve-Eglise N° 72, novembre 2011
    "Si vous comptiez les bienfaits de Dieu, vous ne sauriez les dénombrer" (Coran ; 16:18) Si le chiisme a fait l’objet d’attaques en tout genre au cours de son histoire, l’assaut le plus virulent qui lui fut adressé se situe sans doute au niveau du dogme : le rang qu’il accorde aux Imâms porterait atteinte à l’unicité et la seigneurie divines, tandis que le concept de wilâyat remettrait en cause le principe même de la fin de la prophétie scellée par Mohammad. Au sein des différentes écoles de l’islam, (...)

  • L’Imâm Rezâ et son rôle dans l’enracinement du chiisme en Iran

    Khadidjeh Nâderi Beni N° 72, novembre 2011
    Du second siècle de l’Hégire jusqu’à nos jours, le nom du huitième Imâm et celui de la ville de Mashhad, dans le Khorâssân résonnent d’une façon particulière en Iran et dans le cœur de tout chiite. L’Imâm Rezâ, forcé d’accepter le titre d’héritier du calife Ma’moun et de quitter Médine pour le rejoindre en Iran, eut une influence décisive dans les domaines religieux, politique et culturel en Iran. Cet article s’attache à étudier les modalités de la venue de l’Imâm Rezâ en Iran et l’influence qu’il a tout (...)

  • La conversion de l’Iran au chiisme sous les Safavides
    Un tournant décisif pour l’identité géopolitico-religieuse de l’Iran

    Afsâneh Pourmazâheri N° 72, novembre 2011
    La fondation de la dynastie safavide en 1501 par Shâh Esmâ’il 1er (1487-1524), succédant aux Timourides, constitue l’un des événements les plus marquants de l’histoire iranienne. Avec l’avènement de cette dynastie, l’Iran recouvra, après des siècles, une identité politique propre ainsi que son hégémonie nationale. Néanmoins, en adoptant le chiisme duodécimain comme religion officielle de la cour, et donc celle du pays, Shâh Esmâ’il 1er se retrouva face à deux adversaires voisins, partisans fervents du (...)

  • Les évolutions historiques du chiisme
    à l’époque de la dynastie des Qâdjârs

    Rezâ Niyâzmand
    Traduction :

    Babak Ershadi N° 72, novembre 2011
    L’effondrement de la dynastie des Safavides fut le prélude d’une période difficile pour les savants religieux chiites. Après le renversement de la dynastie chiite par l’armée assaillante des Afghans, les savants religieux chiites perdirent leur influence au niveau de la vie politique pendant une période qui dura près de cinquante ans. La ville d’Ispahan, capitale prestigieuse des Safavides, perdit son importance en tant que centre religieux chiite, et la quasi-totalité des grands savants religieux (...)

  • Hossein Ibn Ali
    Martyr des larmes*

    Mohammad-Javad Mohammadi N° 72, novembre 2011
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  • Les rituels de ’Ashourâ à Téhéran
    vus par une Occidentale

    Mireille Ferreira N° 72, novembre 2011
    A la mort de l’Imâm Hassan, empoisonné par les Omeyyades à Damas, son frère Hossein, devenu Imâm à son tour, petit-fils préféré de Mohammad, quitte La Mecque pour prendre la tête de la rébellion contre Yazid Ibn Muâ’wiya, le calife de Bagdad, fils du premier calife Mu’âwiya. En chemin, il se fait encercler dans le désert de Karbalâ (devenue la ville actuelle de Karbalâ en Irak), ainsi que ses 72 compagnons et sa famille - qui, selon la tradition, était composée d’une centaine d’hommes, de femmes et d’enfants (...)

  • Les Imâms comme herméneutes du Coran
    Significations ésotériques d’un verset coranique selon les Imâms Bâqer et Sâdeq

    Amélie Neuve-Eglise N° 72, novembre 2011
    L’un des aspects centraux de la mission des Imâms est de dévoiler le sens profond et ésotérique (bâteni) des versets coraniques. Loin d’aboutir à une remise en cause de son sens apparent (zâheri), il en constitue l’approfondissement et en révèle l’esprit. Nous allons ici donner un exemple de ce processus d’interprétation qui permettra de mettre en relief la figure de l’Imâm comme "herméneute des sens ésotériques (bâteni) du Coran". Cet article se base sur une étude de Henry Corbin intitulée "Face de Dieu, (...)

  • L’influence du chiisme sur l’art iranien

    Mahdi Hodjat
    Traduction :

    Babak Ershadi N° 72, novembre 2011
    Sagesse et esthétique : deux ailes de l’artiste chiite Comment l’art peut s’enrichir de l’influence du chiisme ? Pour répondre à cette question, il faut rappeler les deux éléments constituants de l’art : le concept que l’œuvre d’art veut « montrer », et la manière dont ce concept est représenté. Autrement dit, il y a d’abord le sujet d’une activité artistique, ensuite sa représentation en tant qu’objet d’art. Je qualifie le premier de « sagesse » (hekmat) et le second d’« esthétique ». Pour moi, ce sont les (...)

 

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Tantôt taxé de mouvement sectaire déviant remettant en cause l’unicité divine, tantôt d’un simple avatar des luttes de pouvoir ayant succédé à la mort du prophète Mohammad, le chiisme a fait l’objet de nombreuses controverses tout au long de son histoire. Dans un contexte de rivalités interethniques et politiques, il a également parfois été présenté comme une pure construction identitaire destinée à singulariser les Iraniens face aux Arabes. [1]

Le mot arabe shi’a évoque l’idée de suivre et d’accompagner un groupe particulier. Dans son sens général, ce terme figure dans le Coran où il fait référence à tout groupe adhérant à une école de pensée ou à une personne. [2] Dans un sens strict, le chiisme désigne une branche de l’islam dont les membres sont souvent qualifiés de "partisans de ’Ali" (shi’at ’Ali), cousin et gendre du prophète Mohammad. Néanmoins, du point de vue d’un chiite, le chiisme n’est autre que l’islam intégral et authentique lui-même, qui a été professé par le prophète Mohammad en personne. [3] Au cours de cet article, nous allons donc tenter de clarifier quelles sont les racines du chiisme et ce qui fait sa singularité par rapport au sunnisme. Nous verrons que loin de se réduire à une simple opposition concernant la succession du prophète Mohammad, le cœur de cette différence concerne le sens même de la religion et de son rôle dans la vie de l’homme. Nous aborderons ici essentiellement le chiisme duodécimain, c’est-à-dire reconnaissant l’existence de Douze Imâms, qui est le courant chiite majoritaire aujourd’hui.

Chiisme, sunnisme, quelle(s) différence(s) ?

Lorsque l’on pose la question : "Qu’est-ce que le chiisme ?", la réponse la plus communément entendue a une dimension essentiellement politique : les chiites sont ceux qui, après le décès du prophète Mohammad, ont considéré que le califat devait revenir à ’Ali, tandis les sunnites – la majorité – ont préféré suivre Abou Bakr qui devint effectivement le premier calife. Par la suite, la minorité chiite a continué à nier la légitimité du pouvoir et à suivre les descendants de ’Ali, c’est-à-dire les Imâms Hassan, Hossein…, et ce jusqu’au douzième Imâm, tandis que les sunnites ont fait acte d’allégeance aux successeurs d’Abou Bakr. Si les deux courants se rejoignent momentanément lors de la désignation de ’Ali comme quatrième calife, ils s’opposent de nouveau avec l’arrivée de Mo’âwiya au pouvoir, lorsque les chiites revendiquent le droit à la succession califale de l’Imâm Hassan, fils de l’Imâm ’Ali, puis de son frère l’Imâm Hossein et de leurs descendants. Cette lutte durera plus de deux siècles et demi, jusqu’à l’occultation du Douzième Imâm. La différence entre chiisme et sunnisme se résume-t-elle pour autant à un conflit politique, à une lutte de pouvoir ? Si c’était le cas, étant donné qu’il n’existe plus de califat gouvernant l’ensemble du monde musulman [4], il ne devrait plus rester aucun motif de dissension à l’heure actuelle. Or, l’actualité internationale et de pays comme l’Irak nous montre que cette opposition n’a rien perdu de son actualité ni de sa violence.

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Désignation de ’Ali comme son successeur par le prophète Mohammad à Ghadir-e Khomm

L’opposition durable entre chiites et sunnites serait-elle donc à rechercher dans l’existence de différences au niveau de l’interprétation de la loi divine et de sa jurisprudence ? Il est indéniable qu’au cours de l’histoire, les Imâms qui sont notamment, selon le chiisme, les herméneutes des sens ésotériques (butûn) du Coran, ont été à la source d’interprétations uniques du livre sacré et de ses lois. Cependant, chiisme et sunnisme ne s’accordent pas moins sur les bases essentielles du droit et des obligations religieuses : les règles de la prière, du jeûne, de l’aumône, du pèlerinage… sont les mêmes si l’on passe outre des détails infimes. En outre, les quatre écoles juridiques du sunnisme [5] ont autant de différences entre elles qu’avec le chiisme, tandis que le droit (fiqh) chaféite et hanafite ressemble fortement au droit chiite – qui n’est lui-même pas uniforme. [6] Même si leur existence est indéniable, les différences juridiques ne suffisent donc pas à justifier ce qui constitue le point de séparation essentiel entre chiisme et sunnisme. [7] Il faut également rappeler que ces questions ne constituent que l’aspect apparent de la religion, et non son essence profonde. Le domaine juridique peut dès lors être le lieu de la manifestation de certaines différences, mais non sa cause.

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Le prophète Mohammad avec l’Ange Gabriel, miniature ottomane, 1595, Musée Topkapi, Istambul.

Doit-on alors rechercher les racines de cette différence dans le domaine théologique ? Cette hypothèse doit également être écartée étant donné que sur le plan des croyances religieuses et des débats théologiques, il existe sans doute davantage de différends théologiques au sein même du monde sunnite, comme ce fut notamment le cas entre les ash’arites et les mo’tazilites – ces derniers étant proches du point de vue chiite sur de nombreuses questions.

L’opposition entre chiisme et sunnisme ne serait-elle alors qu’un malentendu dénué de fondement concret réel, une opposition historique qui a perduré du fait de l’existence de certains intérêts ou fanatismes, mais qui n’aurait concrètement plus lieu d’être sur le plan idéologique ?

Au cœur de la différence entre chiisme et sunnisme

Loin de se réduire à une opposition politique, juridique ou théologique, la différence entre chiisme et sunnisme repose en réalité sur deux conceptions différentes de la religion et de son rôle dans la vie de l’homme. Dans cette optique, la question de la succession et du califat n’est qu’une conséquence de deux conceptions différentes de la religion, et non sa cause.

Une première conception de la religion consiste à considérer le Prophète de l’islam comme une personne ayant certaines qualités éminentes qui ont permis son accès au statut de prophète, mais qui n’en fut pas moins un homme comme les autres. Chaque croyant se doit donc de le respecter et de lui être reconnaissant d’avoir servi de canal de transmission entre Dieu et les hommes – mais rien de plus. La religion se limite dès lors à suivre la lettre de la révélation : elle organise les relations sociales entre les hommes, le régime alimentaire, le mariage…, tout en préconisant des actes d’adoration qui seront récompensés dans l’autre monde, dont l’apparence et les jouissances ressemblent fort à celles de ce monde. La religion consiste donc en quelque sorte à un report de plaisir de ce monde-ci à ce monde-là.

Une seconde vision de la religion repose sur une conception particulière de l’homme comme être composé de différentes dimensions existentielles entraînant elles-mêmes différents besoins : des besoins matériels et apparents, comme manger et dormir, mais aussi psychologiques et spirituels – ces derniers étant tout aussi vitaux que les premiers. Cet aspect spirituel se manifeste chez l’homme par une recherche constante de la perfection, de l’infini, un amour du beau, un sentiment d’insatisfaction face aux choses matérielles… Selon cette conception, le contenu de la révélation, qui s’adresse à l’ensemble des dimensions existentielles de l’homme, ne peut se limiter à dicter des principes extérieurs concernant la nourriture, les relations sociales, le droit… Bien au contraire, le sens profond de la révélation doit avant tout contribuer à l’épanouissement de ses capacités spirituelles et de sa vérité intérieure, dimension sans laquelle elle perdrait sa raison d’être.

Sur la base de cette vision de l’homme, l’ensemble de la religion et de ses règles les plus extérieures, de la question du halal à l’aumône et à la réglementation du mariage prendra une autre dimension : loin de trouver leur finalité en soi [8] ou d’être respectées aveuglément pour "faire plaisir" à Dieu, ces règles seront mises au service de la réalisation de cette dimension spirituelle qui constitue l’essence de l’être humain, et qui ne peut pleinement se manifester qu’au travers de l’atteinte d’un équilibre entre les différents appétits et désirs matériels de l’homme extérieur. Ces règles prendront alors tout leur sens pour le croyant : loin d’être "pour Dieu", elles seront avant tout considérées "pour l’homme" et sa réalisation. La religion dans son ensemble prend alors une toute autre signification : l’ensemble de ses aspects, même les plus extérieurs, se voit conférer un sens spirituel profond, chacun participant à son niveau propre à la réalisation de cet homme intérieur.

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Le prophète Mohammad durant son ascension céleste (mi’râj) devant les tentes du trône divin, Supplément turc 190, fol. 42v.

Le chiisme se distingue également par sa vision particulière de la voie par laquelle se réalise l’accès au sens profond de la religion et l’accomplissement de cet homme spirituel – vision qui repose sur la notion de présence. L’un de ses postulats est qu’une révélation et sa compilation sous forme écrite – le Coran – ne suffisent pas pour réellement réformer et transfigurer l’homme. Si deux parents écrivaient un livre sur l’éducation, le meilleur qu’il soit, puis le remettaient à leurs enfants en espérant que cette lecture leur suffirait et remplacerait leur présence quotidienne, obtiendraient-ils les résultats escomptés ? Le chiisme s’appuie sur cette même logique : outre le besoin de principes clairs, tout changement véritable de l’homme nécessite une présence constante – celle d’un être parfait qui le guide et nourrit sa foi tout au long de son existence, et dont la plus haute manifestation est la figure de l’Imâm.

La figure de l’Imâm comme pilier du chiisme

Avant d’expliquer son rôle central dans la spiritualité chiite, il faut souligner que le terme "Imâm" ne doit pas s’entendre ici dans son sens liturgique commun désignant toute personne dirigeant la prière rituelle (salât). Outre son nombre limité, la figure de l’Imâm dans le chiisme a une toute autre dimension et importance à la fois métaphysique, spirituelle et historique.

Le sunnisme s’accorde avec le chiisme pour considérer le prophète Mohammad comme "sceau de la prophétie" (khatam al-nobowwat) qui vient clore définitivement le cycle des révélations divines. Cependant, si pour les premiers il n’y a désormais plus rien à attendre, les chiites considèrent que la fin de cette période marque l’entrée dans le cycle de la Wilâyat [9] des Imâms qui permet l’enracinement du message divin ainsi que la révélation de son sens profond (haqiqat).

Outre sa dimension herméneutique, la présence de l’Imâm repose sur une croyance selon laquelle l’homme ne peut réellement atteindre sa perfection qu’au travers d’un amour voué à un homme parfait qui manifeste la "Face apparente" de Dieu et l’oriente vers Lui. Selon cette logique, la présence de "gardiens" de la révélation mais aussi d’initiateurs étant eux-mêmes les manifestations de la perfection à laquelle cette révélation invite est la condition même de sa survie.

Deux visions du Prophète à la source de deux conceptions de la guidance et de ceux qui doivent l’assumer

Comme nous l’avons évoqué, la source de la différence entre chiisme et sunnisme doit être avant tout recherchée dans une conception particulière de l’homme et de la religion qui s’enracine elle-même dans une vision particulière du prophète Mohammad et, par extension, de la personne devant lui succéder comme "guide des croyants".

Le sunnisme considère que si le Prophète est préservé de l’erreur concernant la transmission du message divin, c’est loin d’être le cas dans les autres domaines. De nombreux hadiths cités dans les recueils sunnites les plus connus, dont les Sahih de Bukhari et de Muslim ou le Mosnad de Ahmad Ibn Hanbal, abondent dans ce sens. On y rapporte notamment que le Prophète se laissait souvent emporter par sa colère et maudissait les gens [10], se trompait parfois dans le nombre d’inclinaison dans ses prières, donnait de mauvais conseils, oubliait parfois les versets du Coran et se les faisait rappeler par quelqu’un [11]. Point besoin d’être un grand commentateur pour se rendre compte que le Prophète y est présenté comme plus sujet à l’erreur et à l’emportement qu’un simple croyant, et ce même dans ses actes d’adoration.

En amont de sa conception de la religion, le chiisme présente une toute autre vision de la figure du Prophète. Si le chiisme confère un rôle éminent aux Douze Imâms, il n’en considère pas moins que le prophète Mohammad fut lui-même d’abord un walî [12] et un Imâm avant de devenir prophète (nabî) [13]. Selon cette vision, loin de se limiter à transmettre un message divin – chose, à la limite, que pourrait faire un simple dictaphone ! -, le Prophète est lui-même une personnalité éminente qui a d’abord réalisé en lui toutes les perfections auxquelles il invite avant d’accéder au rang de messager. Il est donc le prototype de l’homme parfait pourvu de hautes qualités : "Tu es certes d’une moralité éminente" (68:4) et doit être pris pour modèle par l’ensemble des croyants : "Vous avez dans le Messager de Dieu un excellent modèle [à suivre]." (33:21). Sur cette base, le Prophète a, de son vivant, assuré deux types de guidances : une guidance extérieure et législative (hedâyat-e zâheri va tashri’i), par laquelle il a transmis la révélation, mais aussi une guidance intérieure et existentielle (hedâyat-e bâteni va takwini), par laquelle il a guidé les gens au travers de sa présence et de l’ensemble de ses actes et comportements. Dans ce sens, ce verset souligne l’aspect existentiel et l’importance de la personne du Prophète – et non seulement du contenu du message – dans le processus de transmission de la révélation : "C’est par quelque miséricorde de la part de Dieu que tu [Mohammad] as été si doux envers eux ! Mais si tu étais rude, au cœur dur, ils se seraient enfuis de ton entourage" (6:159). Néanmoins, le Prophète n’est pas une créature immatérielle – il n’en demeure pas moins un homme comme les autres : "Je suis en fait un être humain comme vous" (18:110). Ceci est un point essentiel car selon le chiisme, toute personne est invitée à devenir aussi parfaite que le Prophète et les Imâms après lui – ce n’est qu’à cette condition que la notion de "modèle" pourra prendre tout son sens.

En résumé, selon la conception chiite, loin d’être sujet à l’erreur et à l’oubli, le Prophète (et les Imâms après lui) est préservé de toute erreur et péché (ma’sûm) tant sur le plan théorique que pratique [14] et constitue donc un véritable "pont entre ciel et terre" invitant les croyants eux-mêmes à réaliser en eux ces perfections spirituelles. Cette réalité est confirmée par de nombreux hadiths et versets coraniques, dont "Le Prophète a plus de droit sur les croyants qu’ils n’en ont sur eux-mêmes" (33:6) - comment justifier un tel verset si le Prophète n’avait atteint un haut rang spirituel ? - ou encore ce verset : "Dis : “Si vous aimez vraiment Dieu, suivez-moi [le Prophète], Dieu vous aimera alors et vous pardonnera vos péchés." (3:31) : peut-on imaginer que le fait de suivre une personne autre que parfaite puisse susciter l’amour de Dieu ?

Ces deux conceptions du Prophète de l’islam ont des conséquences radicales sur la façon d’envisager le rôle de guide des croyants dans la société. La question de l’obéissance, et par extension de la direction politique, est posée par ce verset coranique dont la clé de l’interprétation dépendra justement de l’image que l’on se fait du Prophète : "ش les croyants ! Obéissez à Dieu, et obéissez au Messager et à ceux d’entre vous qui détiennent le commandement (ulû al-amr)" (4:59). Il y apparaît clairement que l’obéissance à "ceux qui détiennent le commandement" vient directement après l’obéissance au Prophète. Les chiites tout comme les sunnites en ont donc logiquement déduit que ceux à qui il faut obéir sont les personnes les plus proches possible du Prophète à tout point de vue. Par conséquent, rabaisser sa personnalité et le réduire à une personne sujette à l’erreur et suivant parfois ses passions permet de justifier l’accès au pouvoir de personnes du même acabit – c’est-à-dire les califes omeyyades et abbassides - vision totalement réfutée par certains versets tel que : "N’obéis pas à celui dont Nous avons rendu le cœur inattentif à Notre Rappel, qui poursuit sa passion et dont le comportement est outrancier" (18:28). La désacralisation de la personne même du Prophète laisse donc la voie libre à l’abolition de certaines traditions selon les circonstances et intérêts politiques en jeu, et à une prise de liberté par rapport à certains préceptes religieux appliqués à son époque – en résumé, elle permet une instrumentalisation aisée de la religion au service de visées politiques et terrestres.

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L’Ange Gabriel montre la force de ’Ali au prophète Mohammad, Shirâz, env. IXe siècle, Musée des Arts Décoratifs de Téhéran

Les chiites ont une conception radicalement différente de la guidance qui, selon eux, ne peut être assurée que par un homme aussi parfait que le Prophète sous peine d’entraîner le dévoiement du message divin. Sur cette base, les "doués de commandements" évoqués dans le verset cité plus haut et à qui les croyants doivent obéissance ne peuvent être que des personnes qui, comme lui, sont préservées de toute erreur, étant donné que leur obéir équivaut à obéir à Dieu : "Obéissez à Dieu, et obéissez au Messager et à ceux d’entre vous qui détiennent le commandement" (4:59). Dans le cas contraire, si Dieu avait invité les croyants à obéir à des personnes en proie à des passions et déviations multiples, ce sont les notions même de guidance et de sagesse divine qui seraient remises en cause : pourquoi révéler un message pour ensuite ordonner de le confier à des gens qui en feront un nouvel instrument d’oppression et d’injustice ?

Sources du chiisme dans le Coran

Loin d’être une "secte" forgée de toute pièce après la révélation prophétique, le chiisme et la nécessité de l’obéissance aux Imâms trouve ses sources dans le Coran même, qui évoque de façon claire la notion de guidance existentielle revenant aux Imâms : "Nous les fîmes des Imâms (A’emeh) [15] qui guidaient par Notre ordre. Et Nous leur révélâmes de faire le bien, d’accomplir la prière et d’acquitter la Zakât. Et ils étaient Nos adorateurs." (21:73). Ici, la notion de guidance est évoquée juste après celle d’Imâmat, venant souligner la mission principale de ces derniers. Le Coran souligne clairement la dimension immaculée de l’existence de la famille du Prophète [16] dans un verset du Coran d’une importance capitale pour le chiisme : "Dieu ne veut que vous débarrasser de toute souillure, ô gens de la maison [du Prophète] (ahl al-bayt), et vous purifier pleinement." (33:33). Ce verset permet de justifier que les Imâms soient les "détenteurs du commandement" évoqués dans le verset cité plus haut, étant donné que seule l’obéissance à des personnes préservées de tout péché peut équivaloir à l’obéissance à Dieu et à Son prophète. Les sources tant chiites que sunnites confirment le rang éminent de la famille du Prophète dans la préservation du sens de la révélation et dans la guidance de chaque croyant, et rapportent le fameux hadith des "deux poids [précieux]" (al-thaqalayn), sorte de testament spirituel du prophète Mohammad aux croyants peu avant sa mort : "Je laisse parmi vous les deux poids précieux : le Livre de Dieu et ma famille, les gens de ma maison. Celui qui s’accroche aux deux ne sera jamais égaré après moi." [17]

En outre, trois versets s’éclairant les uns les autres viennent confirmer le rôle de la famille du Prophète dans la continuation de cette guidance existentielle basée sur l’amour.

Un premier verset se présentant comme une adresse de Mohammad aux croyants dictée par Dieu souligne l’importance de l’amour pour la famille du Prophète : "Dis : “Je ne vous en demande point de rétribution (ajr), si ce n’est l’affection pour [ma] proche parenté. (mawadda fil-qorba)”" (42:23). Un second verset nous fait comprendre que le bénéfice de cette rétribution n’est en réalité destiné qu’aux personnes mêmes ayant fait preuve de cette affection : "Dis : “Ce que je vous ai demandé comme rétribution (ajr), c’est pour vous.”" (34:47). Enfin, un troisième verset vient éclairer la signification profonde des deux premiers : "Dis : “Je ne vous en demande nulle rétribution (ajr) [c’est-à-dire, comme on l’a appris plus haut, l’affection envers la famille du Prophète], sauf qui veut prendre un chemin vers son Maître.”" (25:57). Nous comprenons ici que l’invitation à vouer de l’affection à la famille du Prophète permet de "prendre chemin" vers Dieu.

Le Coran souligne donc avec clarté que, loin d’avoir pris fin avec le décès du Prophète, la guidance des hommes continue au travers de ce lien d’amour avec sa famille, lien qui permet la réalisation spirituelle de l’homme. Confirmant l’existence d’un tel "chemin", un verset du Coran présentant une invocation des "serviteurs du Très-Miséricordieux" (’ibâd al-rahmân) exprime clairement que chaque croyant est appelé lui-même à devenir Imâm, c’est-à-dire un homme parfait - l’atteinte de ce haut rang ne se limitant donc pas à des personnes particulières : "Seigneur, donne-nous, en nos épouses et nos descendants, la joie des yeux, et fais de nous un Imâm pour les pieux" (25:74). Ce haut rang est également confirmé par plusieurs autres versets présentant l’homme comme étant le Lieu-tenant (khalifa) de Dieu sur terre, c’est-à-dire un être pouvant Le "représenter" en actualisant, lors de sa vie terrestre, l’ensemble des Noms divins insufflés en lui lors de sa création. [18] Dans ce sens, de nombreuses traditions soulignent que les Imâms sont la seule voie d’accès à l’unicité divine.

Une question vient néanmoins à l’esprit : qu’en est-il des personnes qui sont actuellement privées de la vision de l’Imâm, au temps actuel de son occultation ? Se pose ici la distinction centrale entre sens exotérique et apparent (zâheri) de l’Imâmat, qui n’est autre que sa manifestation au travers les personnalités historiques des Douze Imâms, et son sens ésotérique et ontologique (bâteni wa takwini) comme réalité et présence spirituelle permanente guidant les croyants vers la Vérité. Cette présence se manifeste chez toute personne s’efforçant de réformer son être et d’actualiser l’ensemble des perfections que son âme contient à l’état de potentialité. Au cours de cette progression spirituelle, elle se rapproche existentiellement de l’Imâm qui en constitue la plus haute manifestation et le guide jusqu’au terme de son cheminement. [19]

D’un point de vue historique, la désignation par le Prophète de ’Ali comme son successeur et légataire a été rapportée par de nombreuses traditions tant sunnites que chiites. Ces dernières reconnaissent qu’au retour de son dernier pèlerinage à La Mecque, le Prophète s’est arrêté à Ghadir Khomm et a annoncé à la foule de gens qui l’accompagnait : "Celui dont je fus le maître (mawlâ), ’Ali en est le maître". [20] C’est cette annonce même qui a été considérée comme un "parachèvement" de la religion dans le Coran : "Aujourd’hui, J’ai parachevé (akmaltu) pour vous votre religion, et accompli sur vous Mon bienfait. Et J’agrée l’islam comme religion pour vous." (5:3). L’ordre même d’annoncer la succession de ’Ali a également été l’objet d’une révélation divine, venant souligner l’importance de l’événement : "O Messager, transmets ce qui t’a été descendu de la part de ton Seigneur. Si tu ne le faisais pas, alors tu n’aurais pas communiqué Son message." (5:67)

Si l’événement de Ghadir Khomm est reconnu tant par les chiites que par les sunnites, ces derniers ont tendu à minimiser le titre de mawlâ dont Mohammad a qualifié ’Ali, en lui conférant la plupart du temps le sens de simple "ami". [21] Une question se pose alors : comment peut-on rationnellement considérer que le simple fait que le Prophète désigne ’Ali comme son ami soit un accomplissement de la religion et une chose qui, si elle n’était pas dite, remettrait en cause la communication même du message révélé par Dieu ? (5:67) Il apparaît évident qu’il s’agit d’un événement à la portée toute autre, et dont l’enjeu est la survie même de cette révélation divine.

Ces versets mettent clairement en exergue que le fait de suivre l’Imâm ’Ali et ses successeurs, qui n’est autre que le chiisme, est indissociable de l’islam lui-même dont il permet la continuation et l’approfondissement. Le chiisme est donc loin d’être, comme on l’a parfois affirmé, une construction historique édifiée par certains groupes lors de la mort du Prophète, ou par les Iraniens comme moyen de se singulariser de leurs voisins arabes.

Il faut également rappeler que les trois versets cités plus haut soulignent l’importance de l’amour dans la religion, et désignent son objet : la famille du Prophète, comme manifestation parfaite des Noms de Dieu. Cet amour et ce lien unissant l’Imâm de chaque époque aux croyants est désigné par l’expression de Wilâyat, qui implique également une allégeance concrète aux Imâms. Cet amour s’affirme donc comme étant le pilier de la religion et donne un sens à l’ensemble des principes et pratiques qui en découlent – tel un esprit qui insuffle la vie à un corps. Seul l’amour envers un être parfait permet au croyant d’orienter tout son être dans une quête de la perfection et de véritablement réformer son être, ce qui a même amené l’Imâm Sâdeq à déclarer : "La religion est-elle autre chose que l’amour ?" [22]

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Le prophète Mohammad aux portes du Paradis lors de son ascension céleste (mi’râj), Supplément turc 190, fol. 45v.

Les fondements du chiisme

Le chiisme repose sur cinq fondements (usoul) : l’unicité divine (tawhid), la justice divine (’adl), la prophétie (nobowwat), l’Imâmat (Imâmat), et le retour des créatures à Dieu à la fin des temps (ma’âd).

Outre sa vision singulière de la religion et de la guidance, le chiisme se caractérise également par l’importance qu’il donne à la réflexion personnelle dans l’acceptation des bases de la religion : ces dernières doivent en effet être acceptées sur la base d’un raisonnement intellectuel, et non d’une imitation ou d’un sentiment susceptible de disparaître.

L’existence de la prophétie et de l’Imâmat, les deux fondements qui nous intéressent ici, se déduisent directement du principe de justice divine, car il est inconcevable qu’un Créateur juste puisse laisser Ses créatures persister dans l’égarement et qu’Il ne leur désigne pas un Argument et un intermédiaire leur indiquant la voie de la perfection. [23] La nécessité de préserver le message divin de toute déviation après la mort du Prophète permet de déduire rationnellement la nécessité de l’existence de l’Imâmat : "Le patron d’une entreprise de ce monde se préoccupe de sa gestion pendant ses absences, fussent-elles de courtes durées, et se soucie à plus forte raison de son devenir après lui. Comment donc un Prophète, qui a la responsabilité d’une entreprise spirituelle dont le maintien ou la disparition impliquent le salut ou la perte de l’humanité, pourrait-il se désintéresser de ce qu’il en adviendra après lui ? D’autant qu’il en est responsable devant le véritable "patron" de cette entreprise, le Sage et Juste par excellence. L’impossibilité d’une telle négligence est donc double, déjà parce qu’un Prophète ne saurait faillir à son devoir, puisque l’infaillibilité est un corollaire rationnel de la Prophétie, et plus encore parce que le Sage et Juste par excellence ne saurait ouvrir grand la porte à l’injustice et à l’égarement." [24]

L’importance de cette dimension rationnelle explique la faible place accordée au phénomène des miracles dans le chiisme : même si de nombreux miracles sont attribués aux Imâms, ils doivent avant tout être considérés comme un rappel destiné à éveiller le cœur et l’inviter à sortir de ses illusions. Il ne constitue néanmoins pas une fin en soi, mais n’est qu’un prélude à la réflexion. En outre, de façon générale, les Imâms, en tant que serviteurs de Dieu, se pliaient au système de cause à effet régissant le monde et ne recourraient aux miracles que dans des circonstances particulières, préférant en général s’adresser directement à l’intellect des gens plutôt qu’à leurs sens. [25]

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Le prophète Mohammad à proximité de la Ka’ba

Le chiisme et l’Imâm du Temps (Imâm al-Zamân)

Si chiisme et sunnisme s’accordent sur l’existence d’un mahdî qui viendra rétablir la justice sur terre à la fin des temps, les chiites croient que ce rédempteur est déjà né il y a plusieurs siècles et n’est autre que le Douzième Imâm, surnommé le "mahdî" ou "bien guidé", qui est entré en occultation dans la seconde moitié du IXe siècle mais qui demeure présent en ce monde. S’il n’exerce pas pour l’instant un rôle extérieur manifeste dans les affaires du monde, il n’en contribue pas moins, comme nous l’avons évoqué à travers le concept de imâmat-e takwini, à assurer la guidance intérieure (hedâyat-e bâteni) des croyants. La croyance en la présence du Douzième Imâm sur terre est un autre point séparant le sunnisme du chiisme. Il fait de lui une religion vivante dans le sens où, même aujourd’hui, il existe un exemple concret incarnant la vérité contenue dans la religion. [26] Cette présence permet, comme nous l’avons évoqué, de guider les âmes des croyants dans leur cheminement vers leur Créateur.

L’adhésion du croyant à cet Argument divin donne vie à sa religion qui ne se limite plus à une série d’enseignements écrits révélés il y a plus de quatorze siècles, mais à un lien concret qui les vivifie chaque jour. Nous voyons ici à quel point le chiisme s’oppose à toute conception littéraliste de la religion consistant à la limiter à des règles juridiques et à des interdits que l’homme se doit de suivre aveuglément.

Conclusion

L’essence du chiisme considère donc que la religion n’est pas seulement une révélation consignée dans un livre sacré, mais est aussi un lien spirituel concret, vivant, dans le cœur de chaque croyant. Il n’est autre que l’islam intégral lui-même. A la fois intellect et amour, l’homme se doit d’entrer dans la religion par l’appel de la raison, pour ensuite se laisser guider par un lien d’affection à l’Imâm, source vivante irriguant l’ensemble des ramures de la religion et lui permettant réellement de porter ses fruits. Seul ce mariage subtil d’intellect et d’amour permet de saisir l’unicité divine comme réalité vivante embrassant le monde, tandis que seul l’amour pour un Imâm, qui n’est autre que l’amour pour les attributs divins réalisés en lui, peut réformer et transfigurer l’homme et faire que la religion ne soit pas seulement un ensemble d’écrit, mais une réalité vivante actualisée en lui. Loin d’être close, l’histoire spirituelle et religieuse de l’humanité continue sa marche…

Bibliographie :
- Ghaffari, Hossein, Tashayyo’, din-e kâmel va kamâl-e din (Le chiisme, religion parfaite et perfection de la religion), Editions Hekmat, 1ère édition, 2006.
- Corbin, Henry, En islam iranien, aspects spirituels et philosophiques – I, Le shî’isme duodécimain, Gallimard, Tel, 1971.

Notes

[1] L’histoire du chiisme en Iran et la question de ses origines a été et demeure au centre d’importantes controverses historiques. Plusieurs thèses s’affrontent sur le sujet : selon un certain nombre d’orientalistes, le chiisme serait une création des Iraniens leur ayant permis de se distinguer de leurs voisins arabes en créant un islam "à eux" et en accord avec les bases de leur civilisation antique. Une telle théorie, qui est dénuée de tout fondement, a parfois été alimentée par des sources erronées, mais également par des objectifs politiques répondant à une volonté de dominer l’autre en décrédibilisant et désacralisant sa religion, la réduisant ainsi à une simple construction sociale et identitaire humaine.

[2] Nous pouvons notamment citer les versets suivants : "Du nombre de ses coreligionnaires (shi’atihi), certes, fut Abraham" (37:83) ; "Ensuite, Nous arracherons de chaque groupe (shi’a) ceux d’entre eux qui étaient les plus obstinés contre le Tout-Miséricordieux".

[3] Ainsi, un chiite se qualifie avant tout de "musulman" suivant la religion de l’islam, avant de se dire chiite. Il pourra souligner son appartenance au chiisme lorsqu’il est question de comparaison avec le point de vue sunnite, par exemple. A ce sujet, voir les émissions de Yahya ’Alavi (Christian Bonaud) sur l’IRIB intitulées "Qu’est-ce que l’islam chiite ?"

[4] L’Imâm du temps, dont nous parlerons par la suite et qui est au centre des croyances chiites mais aussi, bien que de manière différente, sunnites (de nombreuses traditions sunnites affirment qu’un Mahdi de la descendance du prophète Mohammad viendra à la fin du temps pour gouverner le monde), est pour l’instant en occultation et n’exerce donc pas de pouvoir temporel. La différence opposant chiites et sunnites à ce sujet est que les premiers considèrent que le Mahdi est le douzième Imâm, fils de l’Imâm Hassan ’Askari qui est entré en occultation depuis douze siècles, tandis que la majorité des sunnites croient que le Mahdi sera un descendant du Prophète (seyyed) pouvant naître à n’importe quel moment et n’étant donc pas un descendant direct des Imâms.

[5] Ces écoles sont le hanafisme, le malékisme, le chaféisme et le hanbalisme.

[6] Il existe certaines différences – somme toute minimes - entre les avis des principales autorités religieuses chiites (marâjeh-ye taqlid).

[7] Comme nous le verrons par la suite, la majorité de ces différences au niveau du droit sont elles-mêmes le résultat et l’effet d’une vision différente de la religion, qui constitue l’essence de la différence entre chiisme et sunnisme.

[8] Ainsi, la justice sociale est un thème récurrent du Coran, qui doit notamment se réaliser par l’aumône, l’aide au pauvre, etc. Néanmoins, la réalisation de cette justice sociale n’est elle-même pas un but en soi : elle n’est qu’un moyen de permettre l’épanouissement des capacités humaines, morales, et spirituelles de tous les membres d’une société.

[9] Ce terme désigne la mission des Imâms qui comporte elle-même de nombreux aspects (voir l’article de ce même numéro sur la philosophie de l’Imâmat). Le mot wilâyat vient lui-même de wali et évoque à la foi les notions d’allégeance et de proche amitié [à Dieu].

[10] Mosnad de Ahmad ibn Hanbal, Vol. 6, p. 107 ; Sahih de Muslim, livre 45, chapitre 25, hadith 88 ; Ibid, Vol. 8, livre 24, Kitab al-Birr wal-Silah, bâb ma la’anahu al-nabi aw sabbahu.

[11] Sahih de Bokhâri, bâb 33 (Kitâb Fadâ’il al-Qor’ân), Vol. 6, p. 193 ; Sahih de Muslim, (Kitâb Osweh al-Mosâferin), Vol. 2, p. 190.

[12] Ici, dans le sens d’ami et de rapproché de Dieu.

[13] Selon cette vision et comme nous l’avons évoqué plus haut, le Prophète est donc exempt de péché dans l’ensemble des aspects de son existence.

[14] Le Coran fait clairement référence à l’existence de personnes préservées de tout péché, et sur lesquelles le diable ne peut avoir aucune influence. Ces propos du diable rapportés par le Coran évoquent cette réalité : ""Par Ta puissance ! dit [Satan]. Je les séduirai assurément tous, sauf Tes serviteurs mokhlasin parmi eux"." (38:82-83). Mokhlas vient de la racine khalasa signifiant l’idée de délivrance et de purification, et désigne les personnes délivrées de leur égo inférieur.

[15] Le Coran évoque également qu’Ibrâhim atteint le rang de l’Imâmat dans un verset qui nous permet de mieux saisir les caractéristiques d’un Imâm : "[Et rappelle-toi,] quand ton Seigneur eut éprouvé Abraham par certains commandements, et qu’il les eut accomplis, le Seigneur lui dit : “Je vais faire de toi un Imâm pour les gens”. - “Et parmi ma descendance” ? demanda-t-il. - “Mon engagement, dit Dieu, ne s’applique pas aux injustes (zâlimin)”." (2:124) Ce verset exprime la dimension immaculée absolue (’esmat-e motlaqeh) de l’Imâm. En effet, selon ce verset, l’Imâmat ne s’accorde pas et ne peut en aucun cas revenir à ceux qui font preuve d’une quelconque injustice (zolm). Or, le concept d’injustice en islam a une extension très vaste, et comprend tant l’injustice envers les autres que celle que l’on commet envers sa propre personne (zolm be nafs). Ce dernier type d’injustice comprend tout acte qui éloigne l’homme de sa propre nature divine originelle (fetrat), c’est-à-dire qui ne contribue pas à l’élever, à développer ses capacités spirituelles, et à le rapprocher de Son seigneur. Sur cette base, nous comprenons que l’existence toute entière de l’Imâm est orientée vers la vérité et préservée de l’erreur, car le verset évoque clairement que l’Imâmat ne peut être l’apanage des injustes – mot à comprendre ici dans son acception la plus large.

[16] La majorité des commentateurs s’accordent sur le fait que la famille du Prophète désigne ici sa fille Fâtima, son gendre et cousin ’Ali, leur deux fils Hassan et Hossein (deuxième et troisième Imâms), et par extension la descendance de l’Imâm Hossein jusqu’au Douzième Imâm.

[17] Bihâr al-Anwâr : 23/106/7 voir Bihâr al-Anwâr : 23/106 partie 7, Kanz al-‘Ummâl : 870/873 - 898 - 942/947 - 951/953 - 958/1650/1657/1667.

[18] Voir à ce sujet la sourate Al-Baqara (La vache), versets 30-33.

[19] C’est également dans ce sens que certains hadiths présentent la connaissance de l’Imâm comme étant la condition de l’accès au paradis : c’est ici la dimension ésotérique de l’Imâmat dont il est question, c’est-à-dire la correspondance et le rapprochement de l’âme du croyant avec la réalité spirituelle de l’existence des Imâms.

[20] Comme le souligne Yahyâ ’Alavi, "le terme mawlâ, traduit ici par "maître", est de la même famille que le mot awlâ, qui signifie "avoir plus autorité" dans le verset cité ["N’ai-je plus d’autorité sur les fidèles qu’eux-mêmes ?" (33:6), verset évoqué par le prophète Mohammad avant de prononcer la fameuse phrase investissant ’Ali comme son successeur]. En raison du contexte, donc, le terme mawlâ, suivant immédiatement le mot awlâ, doit être entendu dans le sens de "celui qui a autorité", autrement dit le "maître", qui a autorité sur ses serviteurs. C’est bien ce sens qui doit manifestement être retenu pour le mot mawlâ, et non pas celui d’"ami" qui est l’un des autres sens de ce mot en arabe." Ainsi, sur la base du verset cité, "le Prophète commença par mettre en avant la priorité de son autorité sur les fidèles avant de leur faire savoir que ‘Alî aura sur eux la même autorité prioritaire." "Qu’est-ce que l’islam chiite ?", programme radiophonique de la section francophone de l’IRIB.

[21] Walî est en effet un terme polysémique en arabe, faisant référence à la fois aux notions d’amitié, de maître, d’autorité et d’allégeance.

[22] Tafsir al-’Ayyâshi, 1/168/28.

[23] Dieu ne peut réaliser directement cette guidance dans le monde, car Sa transcendance et Son infinitude rendent impossible une intervention directe dans le monde pour régir les affaires de créatures par essence limitées - en témoigne le récit du Coran dans lequel Dieu se manifeste à une montagne et que cette dernière est pulvérisée, soulignant ainsi l’impossibilité d’une manifestation directe du Créateur dans Sa création : "Et lorsque Moïse vint à Notre rendez-vous et que son Seigneur lui eut parlé, il dit : "O mon Seigneur, montre Toi à moi pour que je Te voie !” Il dit : “Tu ne Me verras pas ; mais regarde le Mont : s’il tient en sa place, alors tu Me verras.” Mais lorsque son Seigneur Se manifesta au Mont, Il le pulvérisa, et Moïse s’effondra foudroyé. Lorsqu’il se fut remis, il dit : “Gloire à toi ! A Toi je me repens ; et je suis le premier des croyants”." (7:143)

[24] Yahyâ ’Alavi, "Qu’est-ce que l’islam chiite ?", programme radiophonique de la section francophone de l’IRIB.

[25] De manière générale, à l’envers de toutes les conceptions déterministes, le chiisme donne également un rôle éminent à l’homme dans la détermination de son destin, notamment lors de la fameuse "nuit du destin" (leylat al-qadr en arabe et shab-e qadr en persan) où chaque croyant, en restant éveillé et en prière, peut influer sur le cours des événements qui le concerneront durant l’année suivante.

[26] Qui n’est autre que l’homme parfait (insân kâmil).

 

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Hamza Ibn Abd-il-Mouttaleb' était l'oncle du Très Saint Prophète de Dieu Mohammed (sawas). Ils ont été élevés ensembles car ils avaient presque le même âge. Il était bien connu et surtout respecté par la tribu de Quraish.

Souvent désigné comme le lion d'Allah et le lion du paradis pour son courage et sa bravoure. Parmi les premiers convertis(35 eme), il passait pour un excellent combattant sur les champs de bataille. Il mourut martyr dans la bataille d'Ouhoud à 58 ans. Le Très Saint Prophète (sawas) pleura longtemps sur Hamza.

Parmi les martyrs Musulmans figurait l'oncle du Prophète (sawas), Hamzah Ibn 'Abdul-Muttalib dont le cadavre, avait été mutilé. Le monstre, Hind, la femme d'Abû Sufiyân (que Dieu les maudisse tous jusqu'au dernier), avait arraché et sucé son foie pour assouvir sa soif de vengeance de la mort de son père que Hamzah avait tué lors de la bataille de Badr.

Ayant terminé ses engagements à Ohod en cinq ou six jours, le Prophète (sawas) retourna à Médine où il entendit les gémissements des femmes des Banî 'Abdul-Achhal pour leurs morts. Aussi exprima-t-il son regret que Hamzah n'eût personne pour pleurer sa mort. Sa'd Ibn Mo'az ressenti ce regret du Prophète (sawas), se rendit auprès des femmes de sa famille, et les amena à la maison du Prophète (sawas) afin qu'elles pleurent sur la mort de Hamzah.

Gendre, cousin, et fervent disciple du Prophète Mohammad, premier Imâm du chiisme et quatrième calife de l’islam sunnite, l’Imâm ’Alî a également laissé une œuvre importante et riche tant du point de vue spirituel que littéraire rassemblée dans Nahju-l-balâgha (en persan : Nahjo-l-balâgheh ou "La voie de l’éloquence"), ouvrage reconnu à la fois par les milieux chiites et une partie des écoles sunnites, notamment en ce qu’elle témoigne des extraordinaires richesses lexicales et stylistiques de la langue arabe.

Pour les chiites, ’Alî est considéré comme le successeur désigné par le Prophète Mohammad après sa mort. Cependant, son importance ne se situe pas seulement au niveau temporel mais également spirituel étant donné qu’il est également investi, aux côtés des onze autres Imâms reconnus par le chiisme duodécimain, d’une mission centrale consistant à dévoiler le sens caché et profond de l’ensemble des Révélations prophétiques aux fidèles qui, de par leur foi et leur recherche intellectuelle, se rendent capable de le recevoir.

Nous nous pencherons essentiellement ici sur sa pensée, son éthos spirituel et son héritage intellectuel, qui imprima une direction essentielle à la spiritualité chiite et traduit sa vocation, au-delà son rôle historique et politique, d’être le guide des âmes et l’éveilleur des consciences.

Eléments biographiques

Abû-l-Hasan ’Alî ibn Abî-Tâlib est né vers l’année 600 à la Mecque, soit environ dix ans avant le début de la Révélation prophétique. Son père, Abû Tâlib, était lui-même l’oncle du Prophète Mohammad. Dès son enfance, ’Alî quitta le foyer familial pour suivre ce dernier et épousa sa première fille, Fâtima, qui lui donna deux fils qui devinrent eux-mêmes deux Imâms vénérés du chiisme : Hassan et Hossein. Il fait donc partie de Ahl al-Bayt ("les gens de la Maison", c’est-à-dire des proches du Prophète) dont l’importance spirituelle en Islam est immense. [1]

Il est considéré comme étant l’un des premiers, avec la première épouse du Prophète Khadija, a avoir cru en la mission divine de Mohammad et à se convertir à la nouvelle religion révélée. Tout au long de son existence, il fut un compagnon intime du Prophète et l’accompagna dans ses multiples pérégrinations à Médine, ou encore combattit à ses côtés lors de nombreuses batailles, dont la plus fameuse reste celle de Uhud.

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Eloge de l’affection, la bravoure, le savoir et la générosité de l’Imâm ’Alî, artiste inconnu, Palais Golestân

Selon les chiites, il aurait été désigné par le Prophète lui-même comme son successeur. Cette position fut rejetée par la future communauté sunnite, qui désigna Abû Bakr comme premier calife après la mort de Mohammad, malgré les protestations des partisans (shî’a) d’ ’Alî. Ces derniers faisaient notamment valoir le lien privilégié ayant existé entre ’Alî et le Prophète, et tiennent pour acquis que ce dernier l’aurait même, au travers d’allusions répétées, désigné comme son successeur. [2] Au sein même de ce groupe, une faction s’insurgea contre le fait qu’’Alî n’ait pas davantage cherché à faire valoir ses droits à la succession, et cessèrent de lui apporter leur appui : on les nomma par la suite les "Kharidjites", c’est-à-dire ceux qui sortent (du rang des partisans d’ ’Alî). Peu après, cette scission interne se transforma en opposition ouverte et les "sortants" engagèrent une lutte effrénée contre ’Alî, lutte qui se solda par son assassinat en 661 dans le mihrab de la mosquée de Koufa, alors qu’il était en train de diriger la prière.

Très proche du Prophète, il fut fortement influencé par ses enseignements. Le Prophète le tenait par ailleurs en haute estime et le considérait comme un véritable guide spirituel menant à la connaissance de la sagesse prophétique. Dans ce sens, le Prophète Mohammad aurait déclaré : "Je suis la cité de la connaissance et ’Alî est la porte de cette cité". [3] En outre, dans son Mustadrak, Nîshâbûrî [4] indique que le Prophète aurait affirmé à son sujet : "’Alî est avec le Coran et le Coran est avec ’Alî. Ils ne se sépareront que lors de leur retour au hawd (piscine du paradis)", ou encore "Véritablement, ’Alî vient de moi et je viens de lui, il est le walî (maître spirituel) de tout croyant venant après moi". [5] Prolongeant les enseignements du Prophète, l’Imâm ’Alî eut par la suite un rôle central dans le développement de la jurisprudence (fiqh), la théologie (kalâm), l’exégèse coranique (tafsîr) et la rhétorique (balâgha). Plusieurs titres lui ont été donnés dont l’Imâm (guide, ou "celui qui se tient en avant"), al-Sâdiq (le véridique, le sincère), ou encore al-Murtadha (l’élu). Avec ses onze descendants, il est considéré par les chiites comme infaillible. Il est également défini comme qutb ou "pôle spirituel", et se situe au sommet de nombreuses chaînes spirituelles (salâsil) de divers ordres mystiques et soufis.

La figure centrale de l’Imâm dans la piété chiite

Au-delà de sa dimension historique, l’Imâm [6] est une figure religieuse et mystique centrale de la piété chiite en ce qu’il est le dépositaire de vérités ésotériques concernant le sens profond de l’ensemble des révélations prophétiques faites à l’homme. [7] Nous touchons ici à un aspect essentiel du chiisme selon lequel au-delà de la lettre de la Révélation apportée par le Prophète Mohammad, il existe également un sens caché et secret que tout croyant doit chercher à saisir. Cependant, incapable de réaliser seul cette entreprise, le fidèle à besoin d’un guide pour l’initier à ses significations cachées. Ce rôle est assumé par l’Imâm [8], à la fois pôle et guide personnel de chaque croyant lui permettant d’établir un lien avec son Créateur. [9] Dans ce sens, de nombreux commentateurs chiites l’ont défini comme la "face" (wajh) par laquelle Dieu se révèle à l’homme. L’Imâm a donc une double dimension : il faut ainsi distinguer les Douze Imâms qui se sont incarnés dans l’histoire, de l’Imâm dans sa dimension métaphysique, en tant que guide invisible et personnel présent dans le cœur de chaque croyant.

Après la prophétie de Mohammad (nubûwwa ou nobovvat en persan), il inaugure l’entrée dans le cycle de la walâya (ou velâyat en persan, l’Imâm étant lui-même qualifié d’ "ami" (walî) de Dieu) devant aboutir à révéler "l’ésotérique de la prophétie" (bâtin al-nubûwwa). L’Imâm est ainsi une sorte de "Coran parlant" qui en explicite les significations profondes et sans qui la Révélation serait condamnée à demeurer dans le domaine du monde sensible et à rester en quelque sorte lettre morte. [10]

Nahj-ul-Balâgha (La voie de l’éloquence)

A l’instar des Imâms qui lui ont succédé, ’Alî a transmis de nombreux enseignements sous formes de sermons, citations et lettres, qui ont été en partie compilés dans Nahju-l-balâgha. Ces écrits sont strictement basés sur le Coran et ce que lui a transmis le Prophète de son vivant. Dans le sermon 38 de cet ouvrage, il insiste également sur la continuité de sa mission avant et après la mort du Prophète : "Ma mission est la même qu’au temps du Prophète. Je m’efforcerai d’éradiquer l’impiété et l’injustice, jusqu’à établir un règne de justice et de vérité, - un régime humain et divin".

La voix de l’éloquence nous dévoile les aspects principaux de la pensée spirituelle de l’Imâm ’Alî, fruit de réflexions très vastes touchant des domaines aussi divers que la théologie, la cosmogonie, la morale ou encore l’analyse des problèmes de société et des questions relatives à l’organisation de la communauté musulmane après la mort du Prophète.

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Traduction française de Nahju-l-balâgha parue aux éditions Ansâriyân

Les multiples sermons, lettres et aphorismes composant cet ouvrage ont été rassemblés par Al-Sharîf al-Râdî, grand érudit musulman de Bagdad, à la fin du Xe siècle, qui sélectionna par la suite ceux ayant les plus hautes qualités littéraires. [11] Il n’est donc en aucun cas exhaustif. En outre, sa compilation ne contient pas les noms des transmetteurs des sermons et paroles rassemblées, et al-Râdî n’a pas non plus évoqué ses sources étant donné qu’elles étaient connues à l’époque et que son but était essentiellement d’édifier et d’inspirer la masse des croyants, et non d’authentifier des manuscrits historiques. Bien qu’il soit considéré comme parfaitement authentique par les chiites, le contenu de cet ouvrage ne figure pas dans leurs livres de hadîths incluant généralement les dires et gestes du Prophète et des Imâms. Ces derniers ne le considèrent pas moins comme une source précieuse d’explicitation de certains passages du Coran ou paroles du Prophète. La question de l’authenticité de cet ouvrage a néanmoins été l’objet de nombreuses controverses, notamment en milieu sunnite. Malgré ces divergences, la qualité exceptionnelle du style et la finesse de l’expression l’a conduit à être considéré comme un modèle d’éloquence (balâgha) et un monument littéraire par une grande partie des théologiens musulmans.

La centralité de l’intellect

De nombreux écrits rassemblés dans La voie de l’éloquence insistent sur le rôle central de l’intellect (’aql) dans la compréhension et l’assimilation de la substance sacrée de la religion. L’intellect n’est pas ici synonyme de stricte rationalité, mais doit être davantage compris comme un "esprit intellectuel" s’appliquant également à des domaines tels que la morale ou la sensibilité esthétique. [12] Il existe une harmonie indéfectible entre la Révélation et l’intellect : ce dernier doit en effet s’efforcer, en luttant contre les inclinations de l’âme (nafs) [13] au travers de la connaissance de soi et du monde qui l’entoure, à saisir l’esprit et le sens profond du message prophétique. Le texte en soi est silencieux, et il revient à l’intellect de le faire parler et d’en révéler les différents niveaux de significations. L’Imâm ’Alî évoque ainsi que l’un des buts de la Révélation est de dévoiler les "trésors cachés de l’intellect" (dafâ’in al-’uqûl). La relation intime existant entre recherche intellectuelle personnelle et Révélation apparaît alors plus clairement : en effet, sa vérité profonde ne peut être saisie que par l’intellect, et parallèlement, toutes les possibilités et "trésors cachés" de l’intellect ne peuvent être mis à jour qu’au travers de la méditation incessante du contenu de la Révélation.

Sa compréhension est cependant étroitement liée à un mode d’être particulier : afin d’accéder aux sens cachés des messages prophétiques, il faut se "polir" le cœur de tout vices obscurcissant la vision interne et empêchant de saisir la vérité, et ce au travers d’une pratique continuelle du dhikr ou mémoration de Dieu, qui seule permet de dompter l’âme et conduit à l’oubli de son propre ego.

Le dhikr et le souvenir de sa nature originelle

Le dhikr ou l’évocation constante de Dieu [14] fait en apparence référence à un ensemble de pratiques consistant notamment en la répétition d’un ou plusieurs des 99 noms de Dieu. Il renvoie en réalité à toute une philosophie de l’être selon laquelle les hautes connaissances divines sont supposées présentes dans la nature de l’homme, les tourments de l’existence terrestre lui ayant fait peu à peu perdre le souvenir de ce savoir originel. [15] La pratique du dhikr vise dès lors à faire réapparaître à la conscience ces connaissances enfouies, tel un miroir qu’il faut nettoyer pour qu’il puisse refléter de nouveaux les vérités d’en Haut. On voit dès lors se profiler l’idée de "souvenir" également impliquée par la notion de dhikr. Il est donc à la fois une forme de méditation et une pratique visant à la purification de l’esprit, tout en étant également une louange et une glorification de Dieu. Par l’invocation constante de Ses noms, la "rouille" de l’oubli s’efface progressivement et les hautes connaissances divines peuvent de nouveau se refléter dans le cœur du croyant. [16] Le cœur "poli" par le dhikr pourra également déchiffrer tous les signes et "voir" la présence de Dieu partout, dans chaque chose et chaque être. Dans ce sens, cette pratique est intimement liée à la quête et à la pratique de la justice dont la mise en œuvre dépasse ici la stricte sphère sociale.

Une conception sacrée de la justice

La notion de justice est également centrale dans l’œuvre de l’Imâm ’Alî, et revêt une dimension sociale mais également sacrée et spirituelle. Elle est "ce qui met tout à sa bonne place" et en premier lieu l’âme, étant donné que la majorité des injustices vient de ses excès. La justice fait partie de la nature originelle oubliée de l’homme évoquée précédemment, qu’il doit à nouveau "rendre présent" à lui-même en éduquant son âme à lutter contre ses penchants. La première injustice devient dès lors celle que l’homme commet contre sa propre âme en suivant ses bas instincts. Par conséquent, la première étape de l’établissement de la justice consiste en une lutte pour rééduquer sa propre âme (mujâhadat al-nafs), étant donné que celui qui n’a pas purifié son propre être et établi la justice au sein de lui-même ne pourra être juste vis-à-vis d’autrui. La quête de la justice est donc d’abord personnelle, et se double de celle de sa première nature oubliée depuis la chute de l’âme dans le corps. Au final, la recherche de la justice doit mener à une véritable identification avec ce qui est juste, et non à seulement faire ce qui est juste. L’Imâm n’appelle donc pas l’homme à faire le bien mais à être juste dans tout son être.

Au niveau de la communauté, l’Etat a pour tâche principale de faire régner la justice, d’assurer la paix sociale, de défendre les opprimés et de permettre à tous de vivre selon les enseignements du Prophète. Cependant, l’appareil gouvernemental ne doit en aucun cas devenir un but en soi ou un moyen de réaliser des ambitions personnelles. Afin d’être préservé de toute corruption ou tentation d’abus de pouvoir, le gouverneur doit s’efforcer de se conformer à des vertus humaines comme la compassion ou l’impartialité conçues comme étant autant de reflets des attributs divins, tout en gardant à l’esprit qu’il n’est rien devant la justice absolue du Créateur - ceci devant l’inciter à être perpétuellement humble et à se considérer comme un "serviteur" et non comme un homme de pouvoir. Par conséquent, la justice doit non seulement conduire à établir une société juste, mais également à se rapprocher du divin et de ses attributs en enracinant en chacun l’ihsân, vertu qui consiste à "adorer Dieu comme si tu le voyais, car si tu ne le vois pas, Lui te voit". [17]

Diffusion et commentaire

Ces enseignements ont fait l’objet de nombreuses réflexions et études en milieu chiite. Le commentaire le plus connu de cet ouvrage est celui d’Ibn Abû al-Hadîd al-Mu’tazilî (XIIIe siècle), mais il fut également commenté par des penseurs et théologiens tels que Muhammad Bâqir ibn Muhammad Taqî Majlisî, Habîbollah Khû’î, ou encore Abû Bakral Jawharî. Il connut également une certaine diffusion en milieu sunnite, notamment grâce au Sheikh égyptien Mohamed ’Abduh, haute figure de l’Université Al-Azhar du Caire, qui étudia cet ouvrage en profondeur et décida par la suite de le publier en Egypte accompagné d’un court commentaire rédigé de sa main.

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L’Imâm ’Alî arrache la porte de Kheybar, artiste inconnu, XVIe siècle, Palais Golestân

Son authenticité fut cependant remise en question par plusieurs théologiens sunnites, dont Ibn Khallikân au XIIIe siècle. De façon générale, en milieu sunnite, les opinions concernant ces écrits divergent, certains considérant qu’elle est une fabrication partielle (notamment concernant la partie critiquant les trois premiers califes), d’autres, comme Ibn Taymiya ou Yusuf al-Nabahânî, totale, alors que d’autres reconnaissent son authenticité. Certains commentaires ont d’ailleurs été rédigés par des sunnites qui, s’ils s’opposent souvent sur l’authenticité de certains passages, n’en admettent pas moins unanimement la valeur littéraire et rhétorique de l’ouvrage. Hors de la sphère musulmane, des chrétiens libanais tels que George Jordac ou encore Polos Salmah tiennent cet ouvrage en haute estime.

Au cours des derniers siècles, de nombreux érudits chiites se sont également efforcés de prouver l’authenticité de cet ouvrage en retrouvant les chaînes de transmission et l’origine des sources sur lesquelles al-Râdî s’était appuyé. [18] Au-delà de l’ensemble de ces polémiques, Henry Corbin invite le lecteur à ne pas se perdre dans les querelles d’authentification qui, outre leurs motifs bien souvent idéologiques, tendent à évaluer cette œuvre exclusivement à l’aune de son historicité et de la validité de ses sources. Face à cette approche réductrice, il se fait l’apôtre de l’adoption d’une démarche phénoménologique permettant d’en saisir la l’esprit, la beauté, ainsi que la portée spirituelle indéniable qui ne peuvent être réfutés par aucun argument ni preuves historiques.

La voie de l’éloquence présente un horizon de pensée très vaste ayant une portée théologique, sociale et morale, tout en dévoilant une vision de la spiritualité où la religion et la foi sont inséparables de l’action. Véritable miroir de la spiritualité chiite, cet ouvrage révèle ses plus profondes aspirations et sa dimension fondamentalement initiatique, selon laquelle le respect de la loi religieuse littérale (sharî’a) ne prend son sens que si elle conduit le croyant vers la haqîqa, c’est-à-dire la religion spirituelle intérieure menant à la découverte du sens caché des Révélations. Le sens de l’existence se convertit donc, pour chaque croyant, en un cheminement vers la connaissance de soi au travers de l’Imâm, prélude nécessaire à la connaissance du Créateur et au retour de l’âme à sa patrie originelle. Il invite aussi à changer les regards et à percevoir la réalité extérieure non comme un ensemble de données matérielles, mais comme un phénomène à déchiffrer ; un lieu perpétuel d’épiphanie pour qui saura en percevoir les signes.

Premier sermon de La voie l’éloquence sur la création de l’univers et des anges

أَنْشَأَ اَلْخَلْقَ إِنْشَاءً، وَ اِبْتَدَأَهُ اِبْتِدَاءً، بِلاَ رَوِيَّةٍ أَجَالَهَا وَ لاَ تَجْرِبَةٍ اِسْتَفَادَهَا وَ لاَ حَرَكَةٍ أَحْدَثَهَا وَ لاَ هَمَامَةِ نَفْسٍ اِضْطَرَبَ فِيهَا، أَحَالَ اَلْأَشْيَاءَ لِأَوْقَاتِهَا وَ لَأَمَ بَيْنَ مُخْتَلِفَاتِهَا وَ غَرَّزَ غَرَائِزَهَا وَ أَلْزَمَهَا أَشْبَاحَهَا، عَالِماً بِهَا قَبْلَ اِبْتِدَائِهَا، مُحِيطاً بِحُدُودِهَا وَ اِنْتِهَائِهَا، عَارِفاً بِقَرَائِنِهَا وَ أَحْنَائِهَا

ثُمَّ أَنْشَأَ سُبْحَانَهُ فَتْقَ اَلْأَجْوَاءِ وَ شَقَّ اَلْأَرْجَاءِ وَ سَكَائِكَ اَلْهَوَاءِ، فَأَجْرَى فِيهَا مَاءً مُتَلاَطِماً تَيَّارُهُ، مُتَرَاكِماً زَخَّارُهُ

حَمَلَهُ عَلَى مَتْنِ اَلرِّيحِ اَلْعَاصِفَةِ وَ اَلزَّعْزَعِ اَلْقَاصِفَةِ، فَأَمَرَهَا بِرَدِّهِ وَ سَلَّطَهَا عَلَى شَدِّهِ وَ قَرَنَهَا إِلَى حَدِّهِ. اَلْهَوَاءُ مِنْ تَحْتِهَا فَتِيقٌ وَ اَلْمَاءُ مِنْ فَوْقِهَا دَفِيقٌ. ثُمَّ أَنْشَأَ سُبْحَانَهُ رِيحاً اِعْتَقَمَ مَهَبَّهَا وَ أَدَامَ مُرَبَّهَا وَ أَعْصَفَ مَجْرَاهَا وَ أَبْعَدَ مَنْشَأَهَا. فَأَمَرَهَا بِتَصْفِيقِ اَلْمَاءِ اَلزَّخَّارِ وَ إِثَارَةِ مَوْجِ اَلْبِحَارِ، فَمَخَضَتْهُ مَخْضَ اَلسِّقَاءِ وَ عَصَفَتْ بِهِ عَصْفَهَا بِالْفَضَاءِ. تَرُدُّ أَوَّلَهُ إِلَى آخِرِهِ وَ سَاجِيَهُ إِلَى مَائِرِهِ حَتَّى عَبَّ عُبَابُهُ وَ رَمَى بِالزَّبَدِ رُكَامُهُ، فَرَفَعَهُ فِي هَوَاءٍ مُنْفَتِقٍ وَ جَوٍّ مُنْفَهِقٍ فَسَوَّى مِنْهُ سَبْعَ سَمَوَاتٍ جَعَلَ سُفْلاَهُنَّ مَوْجاً مَكْفُوفاً وَ عُلْيَاهُنَّ سَقْفاً مَحْفُوظاً وَ سَمْكاً مَرْفُوعاً بِغَيْرِ عَمَدٍ يَدْعَمُهَا وَ لاَ دِسَارٍ يَنْظِمُهَا، ثُمَّ زَيَّنَهَا بِزِينَةِ اَلْكَوَاكِبِ وَ ضِيَاءِ اَلثَّوَاقِبِ وَ أَجْرَى فِيهَا سِرَاجاً مُسْتَطِيراً وَ قَمَراً مُنِيراً فِي فَلَكٍ دَائِرٍ وَ سَقْفٍ سَائِرٍ وَ رَقِيمٍ مَائِرٍ

ثُمَّ فَتَقَ مَا بَيْنَ اَلسَّمَوَاتِ اَلْعُلاَ، فَمَلَأَهُنَّ أَطْوَاراً مِنْ مَلاَئِكَتِهِ، مِنْهُمْ سُجُودٌ لاَ يَرْكَعُونَ وَ رُكُوعٌ لاَ يَنْتَصِبُونَ وَ صَافُّونَ لاَ يَتَزَايَلُونَ وَ مُسَبِّحُونَ لاَ يَسْأَمُونَ لاَ يَغْشَاهُمْ نَوْمُ اَلْعُيُونِ وَ لاَ سَهْوُ اَلْعُقُولِ وَ لاَ فَتْرَةُ اَلْأَبْدَانِ وَ لاَ غَفْلَةُ اَلنِّسْيَانِ. وَ مِنْهُمْ أُمَنَاءُ عَلَى وَحْيِهِ وَ أَلْسِنَةٌ إِلَى رُسُلِهِ وَ مُخْتَلِفُونَ بِقَضَائِهِ وَ أَمْرِهِ. وَ مِنْهُمُ اَلْحَفَظَةُ لِعِبَادِهِ وَ اَلسَّدَنَةُ لِأَبْوَابِ جِنَانِهِ وَ مِنْهُمُ اَلثَّابِتَةُ فِي اَلْأَرَضِينَ اَلسُّفْلَى أَقْدَامُهُمْ وَ اَلْمَارِقَةُ مِنَ اَلسَّمَاءِ اَلْعُلْيَا أَعْنَاقُهُمْ وَ اَلْخَارِجَةُ مِنَ اَلْأَقْطَارِ أَرْكَانُهُمْ وَ اَلْمُنَاسِبَةُ لِقَوَائِمِ اَلْعَرْشِ أَكْتَافُهُمْ. نَاكِسَةٌ دُونَهُ أَبْصَارُهُمْ، مُتَلَفِّعُونَ تَحْتَهُ بِأَجْنِحَتِهِمْ، مَضْرُوبَةٌ بَيْنَهُمْ وَ بَيْنَ مَنْ دُونَهُمْ حُجُبُ اَلْعِزَّةِ وَ أَسْتَارُ اَلْقُدْرَةِ، لاَ يَتَوَهَّمُونَ رَبَّهُمْ بِالتَّصْوِيرِ وَ لاَ يُجْرُونَ عَلَيْهِ صِفَاتِ اَلْمَصْنُوعِينَ، وَ لاَ يَحُدُّونَهُ بِالْأَمَاكِنِ وَ لاَ يُشِيرُونَ إِلَيْهِ بِالنَّظَائِرِ

Il a tiré l’univers du néant, l’a forgé de rien, sans effort intellectuel, ni expérience acquise, ni mouvement actué, ni hésitation ou préméditation.

Il fixa le terme des choses, en harmonisa les divergences, percevant leurs limites, leurs fins, leurs semblables et leurs aspects.

Puis il dégagea les espaces, les distances, les voies et les cours cosmiques et il fit couler les eaux aux vagues houleuses et hautes ; il les fit charger sur les ailes des vents furieux et de la tempête déchaînée.

Puis il ordonna aux vents de renvoyer les eaux, de les brider et de les dompter. L’air s’y livra passage et les eaux s’y déversèrent.

Il créa ensuite un vent stérile en permanence, violent, d’origine lointaine qu’il chargea de faire mouvoir l’eau haute, de soulever les vagues des mers. Ces vents agitèrent fortement les eaux, les dispersèrent dans l’espace et les remuèrent avec fougue.

Puis de ces vagues démontées et écumantes, élevées dans l’air libre et le Cosmos ouvert, il façonna sept cieux dont le plus bas est formé des vapeurs condensées des vagues et le plus haut d’un toit inaccessible et d’une voûte sublime qui flottent sans support ni jointures.

Il orna alors les galaxies d’astres et d’étoiles brillantes. Dans un firmament constellé et mouvant, Dieu fit graviter un soleil éclatant et une lune scintillante.

Puis Dieu dégagea les hauts cieux qu’il peupla d’anges de toutes catégories ; les uns se prosternant sans s’agenouiller, d’autres s’agenouillant sans se dresser, d’autres en rangs impacts ou rendant hommage à Dieu sans se lasser ; ils ne sont pas assujettis au sommeil, à la distraction des esprits, à la lassitude des corps ou à l’inadvertance de l’oubli.

Les uns sont dépositaires et confidents de ses révélations, porte-parole auprès de ses messagers, exécutants de ses décrets et ordres ; d’autres sont protecteurs de ses adorateurs, ou gardiens des portes des paradis.

Quelques-uns ont les pieds fixés dans les profondeurs des terres tandis que leur tête traverse le firmament supérieur ; leurs corps émergent hors de tout espace ; leurs épaules s’adaptent aux piliers du Trône.

N’osant fixer le regard sur le Trône, ils ont les ailes pliées autour, les voiles de la gloire et les rideaux de la puissance dressés entre eux et leurs inférieurs.

Ils ne conçoivent guère Dieu sous une forme visible, ne lui appliquent aucunement les attributs contingents, ne les délimitent nullement et ne lui reconnaissent pas de pair.

(Traduction de l’arabe au français revue et corrigée par Dr. Sayyid Attia Abul Naga in Nahju-l-balagha (La voie de l’éloquence), édition bilingue Ansariyan in 4e Ed., 2002.)

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Le mausolée de l’Imam ‘Ali à Nadjaf

Sources :
- ’Alî ibn Abî-Tâlib, Nahju-l-balagha (La voie de l’éloquence), édition bilingue, traduction de l’arabe au français revue et corrigée par Dr. Sayyid Attia Abul Naga, Ansariyan, 4e Ed., 2002.
- ’Alî ibn Abî-Tâlib, Dits de l’imam ’Alî, Actes Sud-Sindbad, 2000.
- Corbin, Henry, En islam iranien, Tome 1 : le shî’isme duodécimain, Gallimard, Tel, 1971.
- Shah-Kazemi, Reza, Introducing the Spirituality of Imam ’Alî, I.B. Tauris Publishers, London, 2006.
- www.imamalinet.net

Notes

[1] Le contenu de cette expression diffère pour les sunnites et les chiites. Dans la doctrine chiite, l’Ahl al-Bayt est en général composé du Prophète Mohammad, de sa fille Fâtima, et des douze Imâms. Ils sont également parfois surnommés les « quatorze immaculés » (tchâhârdah ma’sûm) et font l’objet de dévotions particulières. Ce « plérôme des quatorze » a également nourri les réflexions de nombreux théosophes, notamment dans le domaine de la cosmologie.

[2] Les partisans de ‘Alî ont donc été nommés les "shi’ites", terme dérivant du mot "shî’a" signifiant le parti, la faction, et donc par extension "les partisans d’‘Alî". Au sein même de ce groupe, une faction s’insurgea contre le fait que ce dernier n’ait pas davantage cherché à faire valoir ses droits à la succession, et cessèrent de lui apporter leur appui : on les appela par la suite les « Kharidjites », c’est-à-dire ceux qui sortent (du rang des partisans d’ ‘Alî).

[3] "ana madînatu-l-’ilm wa ’Alî bâbuhâ", hadîth cité dans Nîshâbûrî, Mustadrak.

[4] Hakîm al-Nîshâbûrî était un érudit musulman qui rédigea Al-Mustradrak ’alaa al-Sahîhain rassemblant et attestant l’authenticité de nombreux hadîths au début du XIe siècle.

[5] "inna ’Alî minnî wa anâ minhu", ibid.

[6] La notion d’Imâm fait ici référence à l’ensemble des Douze Imâms reconnus par les chiites duodécimains.

[7] En effet, selon le Coran, l’ensemble des révélations prophétiques sont reconnues et considérées de manière égale : "Le Messager a cru en ce qu’on a fait descendre vers lui venant de son Seigneur, et aussi les croyants : tous ont cru en Allah, en Ses anges, à Ses livres et en Ses messagers (en disant) : "Nous ne faisons aucune distinction entre Ses messagers". Et ils ont dit : "Nous avons entendu et obéi. Seigneur, nous implorons Ton pardon. C’est à Toi que sera le retour", (2:285).

[8] Les Imâms sont au nombre de douze pour les chiites duodécimains majoritaires en Iran et en Irak, et de sept pour les ismaéliens qui sont davantage présents en Inde, au Pakistan, en Syrie ou au Yémen.

[9] "Il symbolise la réalité essentielle de l’homme, son Alter Ego spirituel, d’où la sentence "Celui qui meurt sans connaître son Imâm (c’est-à-dire sans connaître son Soi), meurt de la mort des inconscients", in Daryush Shayegan, Henry Corbin, la topographie spirituelle de l’Islam iranien, Editions de la différence, 1990. Il a également une fonction hiérophanique et est le " "pôle du monde" ou "pôles des pôles" sans lequel l’existence terrestre ne pourrait subsister un instant de plus", Ibid.

[10] Si le Prophète à "fait descendre" (tanzîl) le Coran, l’Imâm a pour rôle de reconduire le croyant à sa signification première et originelle, qui se situe à un niveau ésotérique (ta’wîl) dont le nom vient de la racine arabe "awwala" et implique l’idée de reconduire, ou de faire remonter quelque chose à son origine. Sans les Imâms, la Révélation serait donc confinée à son sens littéral et extérieur, et les croyants se limiteraient à en suivre aveuglément la "lettre" sans en comprendre le sens profond.

[11] L’ordre n’est donc en aucun cas chronologique et de nombreux sermons ne sont en réalité que des fragments de discours beaucoup plus longs.

[12] L’intellect ne doit pas être confondu avec la raison qui n’en constitue qu’un des modes. Il comporte une dimension rationnelle mais également spirituelle dont la Révélation révélera à l’homme toute la profondeur. L’intellect est donc ici conçu comme l’organe capable d’accéder à la vision des réalités transcendantes, alors que la raison est de nature discursive et ne recourre qu’à la logique en se limitant à la formulation de concepts de ces réalités.

[13] Il s’agit avant tout de combattre ses caprices et son individualisme, ou l’ensemble des penchants susceptibles de l’éloigner de la connaissance évoqués dans le Coran sous le terme de hawâ. Il ne faut donc pas combattre l’âme en elle-même mais rediriger son énergie pour en faire un auxiliaire de l’intellect dans la recherche de la connaissance.

[14] En réalité, le terme dhikr est d’une infinie complexité : il renferme les notions d’évocation, de souvenir, de glorification, d’incantation, de récitation…

[15] Ces connaissances innées auraient été insufflées à l’homme par le souffle divin qui a "soufflé" en lui son âme : "Puis il lui donna sa forme parfaite et lui insuffla de son esprit" (Coran, 32:9).

[16] Dans Nahj-ul-Balagha, l’Imâm ’Alî décrit le dhikr comme un "polissage pour les cœurs" (jilâ’an lil’qulûb) grâce auquel on "entend après avoir été sourd, voit après avoir été aveugle".

[17] D’après un Hadîth de Gabriel, paroles du Prophète Mohammad interrogé par l’ange Gabriel.

[18] Nous pouvons notamment citer Masâdir Nahj-ul-balâgha wa asâniduh (Les sources de la Voie de l’Eloquence et ses preuves d’authenticité) par ’Abd al-Zahrâ al-Husaynî al-Khâtib, ou encore Madârik Nahj-ul-balâgha (Les sources documentaires de La Voie de l’Eloquence) par ’Abdallah Ni’ma réfutant l’argument de certains alléguant qu’al-Râdî lui-même en serait l’auteur.

 

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"La reconnaissance plénière du message prophétique de Muhammad (sawas) implique amour et dévotion pour les Imâms (as) de sa maison et pour leur enseignement. Si c'est cela l'Islam et professer le shî'isme (tashayyo'), soit. Si on appelle cela erreur ou excès par défaut, eh bien! Soit. Si on appelle cela excès par exagération (gholow), eh bien! Soit. Libre à tous ceux qui se comportent en théologiens sunnites et refusent de reconnaître les précellences éternelles et imprescriptibles des Saints Imâms (as), de nous désigner comme des extrémistes (gholât).

Si l'extrémisme consiste à mettre les Imâms au-dessous du rang de la divinité, mais au-dessus de toutes les créatures et à un rang aussi proche de Dieu que possible, nous reconnaissons que tel est, s'il plait à Dieu, notre seul titre de gloire"

 

Shaykh Abûl l-Qâsem-Khân Ebrâhîmî, Sarkâr Âghâ, un des maîtres de l'école Shaykhie de Kerman

 

(cité p.229 d'En Islam iranien (tome IV) de Henry CORBIN)

SOS Bahreïn est un site d’information en ligne gratuit consacré à l’actualité du Bahreïn. Ce site a été lancé à l’initiative d’un comité francophone intitulé « Comité de soutien pour le Bahreïn » suite aux dramatiques évènements qui secouent le petit royaume du Golfe.

Effectivement, le Bahreïn, dirigé par la famille royale El-Khalifa, connait aussi son « Printemps arabe ». Des femmes et des hommes sont sortis pacifiquement dans la rue dans le but d’obtenir des changements sociaux et politiques. En réponse, les autorités bahreïnies, aidées des forces du Conseil de Coopération du Golfe et plus particulièrement celles des saoudiens, ont répliqué en utilisant la force et ont instauré un climat de terreur. Il semble que l’on veuille réduire au silence toute contestation légitime.

Force est de constater que ces aspirations légitimes du peuple du Bahreïn bénéficient rarement de couverture médiatique, comme le démontre le maigre choix des sources d’informations. SOS Bahreïn s’est donc donné pour mission d’occuper l’espace public, et plus particulièrement le web. En effet, le site a pour objectif de fournir, de manières exhaustives, différentes rubriques d'informations sur la difficile situation que vivent les résidents du Bahreïn.

Les informations contenues sur ce site sont dépourvues de toute intention partisane et accorde la préférence aux faits. Il aidera les internautes dans leur quête de la vérité et de l’information juste. Son contenu sensibilisera les lecteurs du web sur la très difficile situation que vivent les habitants de cette riche monarchie.

En complément, du fait que les réclamations justes et motivées du peuple du Bahreïn jouissent très peu de soutien de la part des politiques, une pétition est (sera) mise en ligne en vue de récolter un million de signatures. Elles seront déposées à l'ONU afin que cette institution, garante de la paix, use de son influence pour stopper cette répression barbare des autorités à l'encontre de son peuple et aide à ouvrir le dialogue et les négociations pour trouver une issue favorable à la crise du Bahreïn.

 

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La pétition en ligne à signer : link

 


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Source : H. et A. Benabderrahmane, Sachez que que je suis FATIMA la fille du Prophète (sawas), Al Bouraq, 1420-1999

Présentation

Hadith du jour

Le Très Saint Prophète de Dieu (sawas) a dit :

 

« Celui qui désire saisir la anse la plus solide dans ce monde et dans l'autre, qu'il dise : il n'y a d'autres divinités en dehors d'Allah, Muhammad est Le Messager d'Allah, Ali est l'élu d'Allah.»

Chants islamiques

 


 

 

 

 


 

 

 


 
 

 

 


 

 

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