Histoire du shî'isme

Jeudi 25 mai 2006
 

« [...] En dépit de tout le zèle religieux qu'affichaient les souverains kadjars, il était évident qu'ils n'étaient pas en mesure de jouer le rôle que les Safavides avaient assumé avec succès. L'origine turkmène de la dynastie était trop notoire pour qu'elle pût prétendre descendre des imams et profiter de ce charisme pour revendiquer le statut de guide religieux ; le chah kadjar ne pouvait pas se faire passer pour le représentant de l'imam caché. Ce rôle échut donc presque naturellement à la catégorie des docteurs de la Loi. La notion de « représentation collective » [...] des mujtahid, en discussion depuis la fin de l'ère safavide, s'imposa désormais largement. [...]

C'est sous la dynastie des Kadjars que s'achevèrent la transformation de la caste des juristes en clergé et celle de l'école usûlî en orthodoxie chiite. On distingue désormais un tendance à la hiérarchisation au sein de la classe religieuse : la masse des simples mollas n'est habilitée qu'à appliquer les dispositions et les prescriptions déjà clairement fixées du droit islamiques, les furû' ou « branches », tandis que seul un groupe d'élus hautement qualifiés par leur connaissance des fondements du droit, les usûl ou « racines », est capable d'une décision autonome et contraignante. [...] Le nombre des mujtahid qualifiés à ce degré est monté en flèche au cours du XIXe siècle ; si dans la première moitié du siècle, il n'y avait guère plus d'une douzaine de savants à revendiquer ce rang, dès le règne de Nâser oddîn Shâh (1848-1896) on peut dénombrer plus de 175 mujtahid. Ce n'est pas seulement le simple fidèle qui devient de plus en plus « profane », le molla ordinaire est lui aussi contraint au taqlîd, à la soumission à l'autorité d'un mujtahid ; le mujtahid hautement qualifié devient un marja' al-taqlîd ou mujtahid sur lequel le croyant se décharge de sa responsabilité dans les questions de foi en se soumettant au jugement de ce dernier et en suivant aveuglément sa décision. En principe, tout mujtahid est marja' al-taqlîd ; on note toutefois, à partir du XIXe siècle, une tendance à la formation d'une sommité hiérarchique en la personne d'un marja' al-taqlîd unique, universellement reconnu comme autorité suprême. [...]

Seul le plus instruit et le plus savant peut revendiquer le statut de marja' al-taqlîd suprême. Savoir comment on définit cette supériorité est un point aujourd'hui encore controversé. Les adversaires d'une sommité hiérarchique doutent d'autant plus de cette qualification qu'aucun homme ne saurait être le plus instruit dans tous les domaines de la science religieuse. [...]

Cette tendance au développement d'une hiérarchie avec une autorité suprême à sa tête n'est q'une des caractéristiques de ce processus au cours duquel la caste des docteurs de la Loi chiites va se transformer en clergé. Une autre en est l'appropriation progressive, par les oulémas, des prérogatives de imams. Une opinion largement répandue voulait que les fonctions dévolues au seul chef légitime de la communauté islamique, l'imam, étaient suspendues pour la durée de son « absence » et que personne n'avait le droit de les revendiquer. Toutefois était vite apparue la nécessité criante d'en laisser exercer quelques-unes par des représentants. Déjà, les écoles de Bagdad (al-Mufîd et al-Murtadâ) et d'al-Hilla (al-'Allâma al Hillî) avaient posé en détail le problème, même si celui-ci ne devint crucial que lorsque les Safavides eurent entrepris d'édifier un Etat chiite et d'établir un clergé chiite. »

Extrait de, Le chiisme de Heinz HALM, puf, 1995, p. 119-122.

(A suivre...)

 

 

Par Muhammad-Ali
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