Actualité shî'ites

Mardi 18 avril 2006

Un article du journal Le Monde très intéressant (paru dans l'édition du 01.04.06) :

 

"Ils prient le même dieu, croient au même Livre saint et au même Prophète, Mohammed. Ils se déchirent pourtant dans nombre de pays : au Pakistan, en Afghanistan, dans certains émirats du Golfe et maintenant en Irak. Poser la question de ce qui différencie le chiisme, qui représente 12 % à 15 % des musulmans de la planète, du sunnisme (85 % à 88 %), c'est un peu comme aborder la division entre chrétiens catholiques et protestants. Pour comprendre, il faut entrer dans l'histoire de l'islam.

En 632, à la mort du Prophète, c'est Abou Bakr, un vieux compagnon de Mohammed - lequel avait fait d'Aïcha, fille de son ami, l'une de ses neuf épouses -, qui est désigné par une assemblée des proches comme calife de la grande oumma (communauté) musulmane. Certains rejettent ce choix d'entrée et dénoncent l'"élimination" du cousin et gendre du Prophète, Ibn Ali Taleb, le premier converti à l'islam. Enterré à Nadjaf au sud de Bagdad, l'"imam Ali", qui avait été finalement et brièvement calife à son tour quelques années plus tard, deviendra, après son assassinat, la figure tutélaire du "chiisme", contraction de chia-t-Ali, le "parti d'Ali".

Son fils Hussein, petit-fils du Prophète donc, sera le martyre de l'épopée. Trahi par ses fidèles - d'où la culpabilité collectivement exprimée chaque année par certaines sectes chiites qui se battent la coulpe jusqu'au sang à chaque commémoration -, Hussein sera tué à Kerbala en 680 par les soldats du calife "sunnite" ("traditionnel") d'alors, Yazid.

Depuis, les différences liturgiques et doctrinales entre les deux grandes traditions se sont creusées. Les chiites rejettent les hadiths et la sunna, les paroles et les habitudes religieuses du Prophète telles que rapportées par ses proches. Les plus orthodoxes d'entre eux prient trois fois par jour quand leurs homologues sunnites s'adressent à Dieu cinq fois toutes les vingt-quatre heures. La plus grande divergence, cependant, est d'ordre politico-doctrinal : pour les chiites, les imams, à commencer par Ali, sont des "saints", infaillibles et sans péché, qui ont été choisis par le Prophète, voire par Allah lui-même.

Comme les sunnites, pour qui ces traditions "idolâtres" sont anathèmes, les chiites considèrent le pèlerinage à La Mecque - le hadj - comme un devoir pour tout musulman. Mais ils organisent également chaque année des pèlerinages à peine moins importants - jugés "non islamiques" par beaucoup de sunnites - sur les tombes de leurs imams, Ali, Hussein, Ali al Hâdi et d'autres. La plupart de ces mausolées sont situés en Irak, centre mondial principal du chiisme jusqu'à l'avènement de l'ayatollah iranien Khomeiny en 1979 et la concurrence de Qom, près de Téhéran.

Malgré toutes ces différences liturgiques, l'essence du conflit entre chiites et sunnites en Irak est surtout politique. De l'occupation ottomane il y a six siècles, jusqu'à celle des Britanniques au début du XXe, lesquels mettront sur le trône de Bagdad un roi sunnite originaire du Hedjaz (dans la future Arabie saoudite) en passant par tous les présidents de la République irakienne jusqu'à Saddam Hussein, ce sont toujours des sunnites qui ont gouverné le pays. La revanche de la majorité chiite, qui atteint enfin le pouvoir, n'en apparaît que plus radicale. "

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3230,36-756611@51-752038,0.html

 

Par Muhammad-Ali
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Mardi 18 avril 2006

Un article du Monde diplomatique (publié dans l'édition de juillet 2005) très pertinent sur la situation des chiites dans le monde et ses écartélements entre le politique et le religieux.

 

http://www.monde-diplomatique.fr/2005/07/SALAMATIAN/12439

 

Par Ahmad Salamatian
Ancien député iranien.




Depuis la victoire électorale, le 30 janvier 2005, de la liste de coalition irakienne parrainée par le grand ayatollah Seyyed Ali Sistani, un spectre hante les palais, les chancelleries et des médias du monde arabe : celui du « croissant chiite ». Son territoire : des sommets du Mont-Liban jusqu’aux montagnes du Grand Khorasan, dans le nord-est de l’Iran, en passant par la Mésopotamie, les côtes du golfe Persique – notamment la région est et pétrolière de l’Arabie saoudite – et le plateau iranien. Cet épouvantail est né dans les officines d’études stratégiques essentiellement américaines. Allié objectif ou supposé des ennemis d’antan, ce « pouvoir chiite » prend place dans la galerie déjà bien fournie des ennemis à combattre, des menaces à repousser et des complots à déjouer qui affolent les imaginations fertiles de la région.

Pourtant, une observation même rapide de celle-ci, et notamment du pouvoir religieux en place à Téhéran, incite l’observateur à écarter toute généralisation hâtive afin de mieux percevoir la diversité du chiisme proche-oriental.

Il est vrai, par exemple, que les chiites ont revendiqué une meilleure représentation en Irak, au Liban et, d’une autre manière, à Bahreïn. Mais il faut y voir l’exigence de populations majoritaires, longtemps négligées, voire brimées, qui considèrent les liens et structures religieux comme le ciment et l’ossature de leur cohésion communautaire.

En Arabie saoudite, c’est différent : se mobilise une religion minoritaire, réprimée comme hérétique et privée de ses droits et libertés fondamentaux. De même au Pakistan et en Afghanistan, mais avec un facteur supplémentaire : en prenant comme cible le particularisme religieux chiite dénoncé comme une hérésie, l’activisme fondamentaliste sunnite se réclamant du wahhabisme a renforcé le lien communautaire chiite. Tout autre est la situation en Iran, où s’essouffle le pouvoir autoritaire issu d’une révolution (1979) et de la guerre contre l’Irak (1980-1988), aux prises désormais avec une société de plus en plus contestataire (lire « Paradoxe iranien »).

En Iran, le « guide » contesté

Au cours de son voyage à Paris, en avril 2005, le président iranien Mohammad Khatami n’avait pas hésité à constater l’échec de sa politique de réformes. Il affirmait qu’« un pouvoir religieux n’est point réformable dans le sens de la démocratie sans une nouvelle lecture démocratique de la religion et de ses relations avec le suffrage universel ». Tiré de « l’histoire du christianisme et de l’Eglise », cet enseignement, avait-il précisé, est « aussi prouvé dans l’histoire de l’islam sunnite, plus enclin à un légitimisme et à une fonctionnarisation des religieux ». Non sans un certain dépit, il ajoutait que, grâce à son expérience, il en était arrivé à la même conclusion « pour la religion chiite, qui, plus contestataire du pouvoir marqué du sceau de l’usurpation originelle et en fusion avec l’idée de la justice, avait l’illusion de pouvoir échapper à la règle ». Il reconnaissait enfin que, dans tout système politique se réclamant d’une légitimité transcendante, une partie des tenants du pouvoir « pouvait bloquer tout changement démocratique sous prétexte de défendre le caractère sacré confèrent à toute une série de traditions et de privilèges ».

Les huit années de présidence tumultueuse d’un des serviteurs les plus loyaux de la République islamique ont donc eu au moins le mérite d’en finir avec une illusion. Au seuil du vingt-cinquième anniversaire de la révolution, le désenchantement à l’égard des hommes au pouvoir à Téhéran dépasse largement les rangs d’une jeunesse désabusée : il atteint jusqu’aux sommets de l’Etat, et même de la hiérarchie chiite. Paradoxalement il a profité à M. Mahmoud Ahmadinejad, qui a su détourner à son profit la volonté de lutte contre la corruption (symbolisée par M. Hachemi Rafsandjani) et pour une société plus juste.

Nous voici bien loin de l’utopie originelle de l’Etat islamique chiite : dans les années 1970, sur proposition des oulémas chiites libanais par le fondateur du parti Al-Daawah irakien, l’ayatollah Mohammad Bagher Sadr (1) avait rédigé une « note préliminaire à propos de la Constitution de la République islamique en Iran » et l’avait adressée à l’ayatollah Ruhollah Khomeiny, encore en exil à Paris. Ce texte formulait une première ébauche codifiée du projet constitutionnel de pouvoir clérical chiite. Conformément à la théorie du velayat-e faqih – textuellement, le « gouvernement du docte » (lire « Des mots pour comprendre ») –, ce pouvoir ne reconnaissait ni frontière ni nationalités. Il était censé dominer l’ensemble de l’oumma (communauté des croyants) musulmane au sein d’un Etat islamique universel devant régner jusqu’au retour de l’imam caché (lire « Des mots pour comprendre »).

Au sommet du pouvoir se trouvait le marjaa, référent et source d’imitation des fidèles : représentant de l’imam caché, il devait incarner l’Etat dans tous ses aspects, jouir du monopole de tous ses attributs et exercer ces derniers par l’intermédiaire des membres du clergé et des hawzés, les écoles et séminaires religieux. Cette théorie, nouvelle dans sa version politique, fut greffée au projet constitutionnel après la révolution, bien que minoritaire, critiquée ou rejetée par des tenants de la tradition chiite tels que le grand ayatollah Khoï, installé à Nadjaf, des libéraux comme l’ayatollah Shariatmadari, à Qom, ou des hommes de gauche comme l’ayatollah Taleqani, à Téhéran. Elle déboucha sur un Etat chimérique, la « République islamique », dont les deux termes « République » et « islamique » n’ont jamais cessé d’être antagoniques (2).

Paralysé par les convulsions révolutionnaires, subjugué par l’aveuglant spectacle de la prise des otages de l’ambassade américaine (1979), et surtout enchaîné dans les tranchées de la sanglante guerre de huit ans déclenchée par l’Irak du président Saddam Hussein, le mouvement démocratique iranien n’a pu empêcher la mainmise totale sur le pouvoir d’une oligarchie à prédominance cléricale (3). Erigé en dogme suprême de l’idéologie officielle, le velayat-e faqih se présentait comme la clef de voûte de la nouvelle construction de la foi politique. Et les slogans officiels voueront tous ses détracteurs à la damnation, aux côtés du grand et des petits satans. Aujourd’hui encore, à l’occasion de tout rassemblement public, la foule entonne la litanie des fameux slogans : « Mort à l’Amérique ! Mort à l’Angleterre ! Mort à Israël ! Mort à Saddam ! » et conclut par : « Mort à ceux qui s’opposent au velayat-e faqih !  »

L’ayatollah Khomeiny a toujours considéré que sa légitimité première, religieuse, procédait de son statut de marjaa. Il avait réussi à établir solidement celui-ci dans les hawzés de Qom d’abord, puis de Nadjaf (durant son exil entre 1964 et 1978), en assurant quotidiennement les offices religieux et en dirigeant des séminaires théologiques qui formèrent des milliers de clercs, lesquels devinrent à leur tour influents. C’est cette prééminence du religieux qui l’amena, dans son testament, à demander que ce soit l’ayatollah Golpayegani, le grand marjaa de Qom, dépourvu de tout poste dans la hiérarchie étatique, qui préside à la prière de sa mort.

La disparition de l’ayatollah Khomeiny, quelques mois après la mise à l’écart de l’ayatollah Montazeri – le seul parmi ses compagnons d’aventure révolutionnaire qui pouvait prétendre au statut de marjaa – confronta ses successeurs à un grave problème de légitimité religieuse. Composé de MM. Ali Khamenei, Ali Akbar Rafsandjani et Ahmad Khomeiny, le triumvirat qui s’était trouvé au sommet de l’Etat durant les derniers mois de sa maladie avait modifié à la hâte la Constitution : il ne fallait plus forcément être marjaa pour assumer la fonction du velayat-e faqih. Autrement dit, le premier Etat clérical chiite, face aux difficultés de la succession, abandonnait la primauté du religieux sur le politique. De fait, subalterne dans la hiérarchie religieuse, le successeur de Khomeiny, M. Ali Khamenei, pouvait difficilement prétendre au statut de marjaa, pourtant condition indispensable pour faire accepter sa prééminence sur les écoles et les institutions cléricales.

On conféra néanmoins au nouveau guide des pouvoirs absolus dans les affaires politiques comme religieuses. L’allégeance totale au guide devenait la condition préalable pour prétendre à tout droit relevant du citoyen ; et le moindre doute sur cette allégeance devenait motif d’inquisition. Malgré ces atouts, et de considérables moyens financiers, l’ayatollah Ali Khamenei n’a jamais réussi à s’imposer comme autorité suprême, ni en Iran ni dans le reste du monde chiite, que ce soit parmi les fidèles ou au sein de la hiérarchie religieuse. Bref, la légitimité religieuse et celle de l’Etat se sont à nouveau séparées, avec chacune ses exigences et ses présupposés propres, souvent contradictoires. La distribution de l’argent et des privilèges dans un Etat rentier, dont le budget est essentiellement alimenté par les revenus du pétrole, devint dès lors le principal moyen d’acheter les faveurs d’une partie de la hiérarchie religieuse, a priori docile. Et ce favoritisme allait engendrer une nouvelle catégorie de profiteurs de l’Etat, appelés agha zadeh (« fils d’ayatollah »), figures de proue des inégalités croissantes dans la société.

Cette confusion du politique et du religieux a poussé le chiisme iranien à une fonctionnarisation du clergé et à une étatisation de son financement, comme dans le monde sunnite. Elle a sonné le glas de l’autonomie du clergé chiite, fondée sur son financement par les dons des fidèles, autonomie que lui enviait le clergé sunnite. Par ailleurs, conscient de sa faiblesse, le guide s’est acharné à renforcer ses attributs étatiques, en premier lieu son contrôle direct et quotidien sur les organes militaires et de sécurité : il a passé une grande partie de son temps dans les casernes, et assisté aux innombrables défilés et revues militaires.

Incapable de prétendre à l’autorité religieuse grâce à laquelle son mentor avait abattu la monarchie du chah, il accumula des pouvoirs qui le firent ressembler à un chef de l’Etat d’avant la révolution. Une grande partie de la population n’hésite d’ailleurs plus, par dérision, à l’appeler « Seyyed Ali Shah » – et non « grand ayatollah ».

A la veille du centenaire de la première révolution iranienne de 1906, qui tenta de mettre fin au pouvoir monarchique absolu, la figure du guide et son omnipotence focalisent désormais l’opposition du mouvement démocratique. Si l’électorat a porté par deux fois M. Mohammad Khatami à la présidence, c’était pour combattre cet absolutisme. Et si le désenchantement populaire est si grand à l’encontre des réformateurs, malgré les acquis engrangés par la société civile durant la période Khatami, c’est justement en raison de son incapacité à contenir les excès du velayat-e faqih : le guide désigné à vie concentre l’essentiel des attributs de l’Etat, échappe à tout contrôle démocratique et achète de plus en plus ses appuis parmi les forces armées, les appareils de contrôle et de répression, ainsi que les organes de propagande.

De surcroît, la grande majorité des religieux de base prend ses distances à l’égard de l’institution même du velayat-e faqih. Et pour cause : d’une part, ils sont privés de ses privilèges et de ses faveurs ; de l’autre, la population, mécontente de la détérioration de ses conditions de vie, rechigne de plus en plus à accorder sa confiance et sa contribution financière à un clergé soupçonné de bénéficier des deniers de l’Etat. De telle sorte que l’opposition démocratique et la société civile trouvent à leurs côtés nombre de clercs et de religieux, issus non seulement du quiétisme traditionnel d’une grande partie des oulémas chiites, mais aussi du radicalisme révolutionnaire, fervent adepte du velayat-e faqih dans les premières années : comme l’ayatollah Montazeri, ils n’hésitent plus à reconnaître leur erreur et exigent une révision de cette théorie pour limiter les prérogatives du guide aux affaires strictement religieuses (4).

En Irak, le pouvoir baasiste, se réclamant du nationalisme, se montrait impitoyable à l’égard du clergé chiite arabe, qui, avec ses grandes figures des années 1970, telles que Seyyed Mohsen Hakim et Seyyed Mohammad Bagher Sadr, n’avait pas hésité à le défier. Ces hommes risquaient souvent la liquidation physique ; et les religieux non arabes installés en Irak, l’expulsion et le bannissement – nonobstant l’ancienneté de leur résidence.

Mais l’importance des centres religieux chiites et leur enracinement en Mésopotamie (avec les villes saintes de Nadjaf et de Kerbala), le rayonnement de leurs hawzés et écoles religieuses offraient aussi un champ d’action au pouvoir irakien. Ce dernier jouait donc un jeu subtil à l’égard de certains grands ayatollahs non arabes, notamment ceux qui étaient d’origine iranienne. C’est ainsi que, malgré des tensions occasionnelles, un modus vivendi s’était instauré entre Bagdad et le grand ayatollah d’origine iranienne Seyyed Abolghassem Khoï : quiétiste, celui-ci ne dissimulait pas son opposition à l’activisme politique des religieux, et surtout à la théorie du velayat-e faqih. Sa préoccupation principale était la protection des hawzés de la ville sainte de Nadjaf, dont l’autoritarisme laïcisant du Baas menaçait l’influence et le rayonnement millénaires, et qui étaient plus ou moins tolérés même sous la domination ottomane. Nadjaf souffrait aussi de la rivalité avec la ville sainte de Qom, en Iran, qui, grâce aux largesses de l’Etat, offrait plus d’avantages et de perspectives aux élèves et aux enseignants. Si bien que l’indépendance de Nadjaf à l’égard des pouvoirs établis à Téhéran comme à Bagdad devenait la condition indispensable de son fonctionnement : elle supposait un jeu d’équilibre entre les deux pouvoirs ennemis.

Adepte de la même tradition et lié de près à l’effort entrepris par l’ayatollah Khoï, l’ayatollah Seyyed Ali Sistani doit son arrivée à la tête de la hiérarchie religieuse chiite – reconnue aussi bien en Irak et en Iran que dans les autres communautés chiites du monde – à l’observation stricte de la même politique. Pour sauvegarder les intérêts à long terme du chiisme et de ses structures face à deux Etats animés par des préoccupations nationales contradictoires, et pour maintenir son influence comme sa respectabilité au sein des populations vivant dans ces Etats, tout doit être mis au service de la sauvegarde d’une certaine indépendance. Et si celle-ci s’oppose à une trop grande confusion avec l’Etat, alors il faut interdire à la hiérarchie religieuse et à ceux qui s’en réclament tout exercice direct du pouvoir politique. C’est ainsi que l’ayatollah Sistani, comme son prédécesseur Khoï, a retrouvé le chemin de la grande tradition chiite d’indépendance à l’égard du pouvoir terrestre, désacralisé, considéré comme un moindre mal dans l’attente eschatologique du retour de l’imam caché et l’avènement du pouvoir du messie infaillible.

Alors que Qom, centre des écoles et des séminaires religieux chiites en Iran, souffre d’être mise sous tutelle par les autorités politiques et privée des dons de nombreux fidèles, sa sœur aînée dans l’histoire du chiisme, la ville sainte de Nadjaf, retrouve sa place d’antan grâce à l’autonomie et à la liberté de critique qu’elle a reconquises depuis la chute de M. Saddam Hussein. Certes, elle est loin de disposer des moyens que l’Etat iranien met à la disposition de Qom, mais l’extraordinaire ascension de Seyyed Ali Sistani, pourtant encore titulaire d’un passeport iranien, uniquement grâce à son influence spirituelle, renverse le dynamisme religieux interne du chiisme. Il jouit désormais d’une autorité religieuse suprême non seulement sur Nadjaf, mais sur l’ensemble du monde chiite, et notamment en Iran, où son influence, sa popularité et les moyens financiers à sa disposition dépassent de loin ceux de ses rivaux et adversaires.

Compromis en Irak

La tradition millénaire du quiétisme chiite prend ainsi sa revanche sur l’activisme révolutionnaire des années 1970, essoufflé par l’usure du pouvoir et par les nécessités de la gestion d’une société moderne. Dès les premières semaines qui ont suivi la chute du régime baasiste, malgré les attentats et l’insécurité, Nadjaf et Kerbala se sont à nouveau ouvertes aux pèlerins iraniens, qui y trouvent des maîtres spirituels plus proches de leur messianisme eschatologique. Le vieux maître de Nadjaf représente dans leur imaginaire comme l’antithèse des despotes au pouvoir dans leur pays. Le marjaa chiite retrouve dès lors son rôle traditionnel d’antipouvoir : il offre refuge aux fidèles face aux mollahs usurpateurs.

Le mode d’accession au pouvoir des forces chiites en Iran et en Irak est aussi très différent. A Téhéran, une révolution populaire l’avait emporté avant de placer son destin dans les mains d’un chef charismatique, auréolé de la victoire contre la monarchie ; à Bagdad, il a fallu l’intervention militaire des Etats-Unis et de leurs alliés pour renverser la dictature, et pour ouvrir du même coup la voie à des centaines de partis et de groupes politiques d’origines diverses.

Le mouvement chiite irakien doit donc travailler avec d’autres courants politiques et accepter les compromis que l’occupant lui impose. Et, même si l’habileté tactique de l’ayatollah Sistani lui a permis d’unir les oulémas chiites et de gagner les élections de janvier 2005, la composition complexe de cette communauté et de ses représentations politiques et religieuses le contraint à un jeu d’équilibre et à un fonctionnement pluraliste plus proche du jeu démocratique. Enfin, la mosaïque communautaire irakienne et la nécessité d’alliances avec les représentants d’autres communautés, comme les Kurdes ou les populations sunnites, imposent à tous les courants du chiisme irakien – même les plus extrémistes – de modérer leurs exigences islamistes.

C’est ainsi que le premier ministre Ibrahim Al-Jaafari, dirigeant d’Al-Daawah, et les ministres issus du Conseil suprême de la révolution islamique irakienne (CSRII) semblent avoir renoncé à leur rêve : ils doivent s’en tenir à l’instauration d’un Etat fédéral sur la base d’un compromis démocratique, afin que toutes les composantes de la société se sentent suffisamment représentées pour éviter à la fois un éclatement communautaire et la tentation du retour à un Etat autoritaire, avec la bénédiction de l’occupant.

Sur certains axes principaux des quartiers chiites de Beyrouth et des villes du sud du pays du Cèdre, de grands portraits du guide iranien, l’ayatollah Khamenei, avec le titre pompeux de valyyé amre moslemine (« le tuteur chargé de gouverner tous les musulmans du monde »), traduisent la prétention de rétablir le califat sur l’ensemble du monde musulman (5). Mais la tentative d’imposer à tous les fidèles le guide iranien comme marjaa, source d’imitation, a eu encore moins de succès au Liban qu’en Iran. La figure de proue des religieux chiites libanais, l’ayatollah Hossein Fadlallah, n’a pas caché son irritation face aux visées hégémoniques du guide iranien : il n’a pas hésité à critiquer la théorie du velayat-e faqih, insistant sur la nécessité de sauvegarder l’indépendance de l’institution du marjaa et de faire respecter le libre choix par les fidèles de leur source d’imitation.

Si la direction du Hezbollah, tributaire des largesses financières de Téhéran, affiche ses bonnes relations avec le pouvoir iranien, cette organisation est traversée par les débats théologiques qui font rage à Qom et à Nadjaf sur le bien-fondé de la théorie du velayat-e faqih comme par les débats politiques au sein du pouvoir iranien. De plus, le Hezbollah a développé de nombreuses activités sociales et culturelles, et joue un rôle politique grandissant sur la scène libanaise, ainsi que viennent de le confirmer les élections législatives. Certes, jusqu’à il y a cinq ans, les impératifs de la lutte contre l’occupant israélien imposaient une union sans faille de la communauté chiite derrière le Hezbollah et la résistance. Mais, depuis la libération du Liban sud, cet unanimisme se fissure du fait de la diversité interne des chiites, de l’ancienneté d’autres organisations – religieuses, comme le Conseil des oulémas chiites, ou politiques, comme Amal – et de la nécessité de compromis au sein de la mosaïque libanaise.

Dans ces conditions, la théorie du velayat-e faqih, parce qu’elle confond à l’extrême la politique et le religieux, loin de rassembler l’ensemble des communautés chiites du monde autour d’un projet d’Etat islamique, constitue désormais une pomme de discorde. Jusqu’en Iran, son berceau, un mouvement large et dynamique la conteste, au nom d’une certaine séparation entre les pouvoirs politique et religieux. Les uns cherchent leur salut dans la religion, les autres leur libération dans la politique.

Ahmad Salamatian.

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(1) Assassiné, avec une grande partie de sa famille, par les services de M. Saddam Hussein le 9 avril 1980.

(2) Lire Ahmad Salamatian et Simine Chamlou, « Les dix années de la révolution islamique en Iran », Revue du tiers-monde, n° 123, Paris, juillet-septembre 1990.

(3) Voir, du même auteur, « La révolution iranienne broyée par ses contradictions », Le Monde diplomatique, juin 1993 ; « L’imam Khomeiny se retourne contre les conservateurs », Le Monde diplomatique, juin 1988.

(4) Eric Rouleau, « Un enjeu pour le monde musulman ; en Iran, islam contre islam », Le Monde diplomatique, juin 1999.

(5) Le dernier califat (pouvoir souverain sur l’ensemble du monde musulman) a été aboli en 1924 par Mustafa Kemal, dit Atatürk, fondateur de la République turque laïque sur les ruines de l’Empire ottoman.



 

Par Muhammad-Ali
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Mercredi 19 avril 2006

Un article de Georges Malbrunot dans Le Figaro du 17 avril 2006

 

http://www.lefigaro.fr/international/20060417.FIG000000169_au_koweit_les_chiites_relevent_la_tete.html

 

Encouragée par l'essor chiite en Irak, la minorité de l'émirat n'hésite plus à s'afficher, au risque de ranimer le spectre d'une «cinquième colonne».

 
Photo AFP/YASSER AL-ZAYYAT
 
«NOUS VENGERONS le sang d'Hussein.» Le serment, étalé sur de longues banderoles noires aux murs des mosquées, fait bondir Abdullah. «Où sommes-nous ?», peste ce jeune cadre qui ne reconnaît plus son quartier de Bounaid el-Gar à Koweït City. Mille trois cents ans après l'assassinat du fils cadet du gendre du prophète Mahomet par les troupes sunnites, la minorité chiite du Koweït relève la tête.
 
«La nouvelle donne régionale les encourage à s'afficher et à revendiquer davantage», constate un diplomate occidental. L'accession au pouvoir de leurs coreligionnaires irakiens a levé nombre d'inhibitions. En février, pendant la fête de l'Achoura, des rassemblements de centaines de chiites se sont formés dans les rues pour écouter des prédicateurs. «C'était impensable il y a cinq ans», lance Abdullah.
 
Les chiites, qui forment le tiers de la population autochtone, ne disposent que de cinq sièges de députés sur cinquante et d'une quarantaine de mosquées, contre plus d'un millier aux sunnites. Sous-représentée, la minorité cherche à faire taire ses divisions pour peser politiquement. Après avoir obtenu gain de cause sur d'anciennes revendications de gestion de l'héritage et des biens religieux, elle vient de se structurer dans la perspective des élections législatives de l'an prochain.
 
En début d'année, quatre formations chiites (non reconnues, puisque la Constitution interdit les partis) se sont regroupées au sein du Mouvement islamique pour le consensus national. Mais les plus radicaux du Hezbollah n'ont pas voulu s'y associer. «Nous sommes en conflit avec eux, avoue Ali Youssef al-Matrouk. Nous leur répétons qu'ils doivent couper leurs liens avec l'Iran, mais nous n'y arrivons pas», regrette ce poète engagé, lors de sa diwaniya, l'une de ces réunions privées, lieu de balbutiement de la démocratie, où l'on parle de tout et de rien.
 
Koweïtiens avant tout
 
Bien intégrés, grâce au partage de la rente pétrolière, la plupart des chiites se sentent d'abord koweïtiens. Mais leurs origines multiples les rendent vulnérables aux influences extérieures. Majoritaires, ceux qui sont originaires d'Iran parlent encore le farsi. Ceux qui viennent de Bahreïn, de leur côté, gardent des contacts étroits avec leurs «frères» de Manama, exclus eux aussi du pouvoir. Quant aux autres, beaucoup ont de la famille dans le Hasa saoudien, ou de l'autre côté de la frontière irakienne, à 150 kilomètres seulement. Chaque faction chiite irakienne dispose de partisans au Koweït. De quoi alimenter le spectre d'une «cinquième colonne».
 
Depuis trente ans, les chiites koweïtiens ont fait alterner leur allégeance religieuse entre l'Iran et l'Irak. Aujourd'hui, c'est au grand ayatollah Ali Sistani, de la ville sainte irakienne de Nadjaf, que la majorité des chiites koweïtiens verse le khoms, cette aide aux plus démunis qui représente un important flux financier. Les autorités koweïtiennes cherchent à mieux la contrôler.
 
«Tout ce qui se passe en Irak a des répercussions chez nous», s'inquiète l'ancien ministre de l'Information, Saad Ben Tiflah. La recrudescence des violences sectaires à Bagdad creuse l'antagonisme entre les radicaux chiites koweïtiens et leurs rivaux salafistes, les sunnites les plus conservateurs. «La fêlure s'est aggravée depuis le retour de salafistes partis combattre à Bagdad», constate l'intellectuel chiite Hussein Abderahman, qui dénonce le laxisme des autorités à leur égard. «On lit beaucoup d'articles dénonçant les massacres perpétrés par les chiites irakiens contre des sunnites, pour mettre en doute la loyauté des chiites. Pourquoi le gouvernement koweïtien ne fait-il pas taire ces insultes ?», s'insurge-t-il.
 
Même si le nouvel émir, cheikh Sabah al-Ahmad, vient de nommer pour la première fois une femme, chiite, au gouvernement, les chiites accusent les autorités de laisser les salafistes les marginaliser. «Les chiites demandent toujours plus de pouvoir», répond un membre du Mouvement de la Constitution islamique, proche des Frères musulmans, qui tient à rester anonyme. «S'ils veulent montrer leurs muscles, qu'ils n'oublient jamais qu'ils ne sont que 17% de la population», lance-t-il, en reprenant la vieille antienne sunnite minorant le poids des chiites.
 
Défiance réciproque
 
Dans ce climat de défiance réciproque, l'incompréhension grandit. «Les chiites sous influence iranienne sont sous contrôle», tempère Saad Ben Tiflah. Les autorités se méfient en effet du Hezbollah, et des 60 000 boulangers ou garagistes iraniens échoués dans l'émirat. Ainsi, le pouvoir retarde-t-il les permis de construire de nombreuses mosquées chiites. «Les prêches n'y seraient pas contrôlés par les autorités», relève une spécialiste de la mouvance islamiste. En représailles, les chiites s'opposent à la désignation d'un grand mufti (sunnite) de l'émirat.
 
«Nous avons été accusés de soutenir le chah d'Iran, ensuite Khomeyni, et maintenant Sistani, se défend Hussein Abderahman. Ils aiment nous «placardiser». Mais nous sommes des citoyens koweïtiens.» «Il n'y a pas de contradiction entre notre loyauté religieuse à Sistani et notre appartenance politique au Koweït, renchérit le poète al-Matrouk. Nous croyons dans les institutions de ce pays.»
 
Si une guerre civile en Irak accroîtrait certainement les tensions communautaires, les risques de débordement paraissent au Koweït limités,même si l'on y redoute un afflux d'émigrés. Le régime se veut serein. «Une fois que le gouvernement irakien sera formé, la situation là-bas va s'apaiser», prédit un haut fonctionnaire.
 
En attendant, le pays marche sur des oeufs. Après l'attentat qui détruisit la mosquée chiite de Samara fin février, cheikh Sabah offrit cinq millions de dollars aux chiites irakiens, et autant aux sunnites. Dans la presse, la légendaire prudence koweïtienne est de mise. Le thème de la fracture confessionnelle y reste tabou. Tout comme ceux de la légitimité de la famille régnante et du parapluie américain protégeant ce minuscule émirat, coincé entre de puissants voisins.
 
 

 

 
Par Muhammad-Ali
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Mercredi 19 avril 2006

Un très bel article sur l'islam spirituel publié par La Libre Belgique mis en ligne le 18 avril 2006.

 

http://www.lalibre.be/article.phtml?id=11&subid=118&art_id=280860

 


Ali DADDY

L'actualité politique alimente l'amalgame entre l'islam politique et l'islam spirituel, entre un islam cruel ennemi de l'humanité et un islam du bel-agir, celui de la foi.



Directeur de «Reflets Magazine» (*)


Auteur du livre «Le Coran contre l'intégrisme»

En matière de croyance religieuse, en particulier pour ce qui est de l'islam contemporain, deux conceptions s'opposent radicalement. D'un côté la conception politique, de l'autre côté la conception spirituelle. La conception politique, c'est ce qu'on appelle l'islamisme. Cette conception politique constitue à mon sens une perversion des valeurs coraniques essentielles. Au contraire, l'autre conception, la conception spirituelle, apparaît authentiquement coranique. Elle relève, pourrait-on dire du champ naturel de l'islam, parce que, c'est cette conception spirituelle qui seule est fidèle à l'esprit du Coran.

Croire, être en l'occurrence musulman, adhérer à l'islam, c'est avoir la foi. Or, la foi -dans l'islam en particulier- est une démarche qui procède de la dimension intérieure de l'homme, de son coeur, de son âme, de sa plus profonde intimité; de son humanité, de sa conscience, de son libre-arbitre et de sa raison. C'est ce que dit le Coran. Croire c'est choisir. C'est se déterminer au plus profond de soi-même, face à l'absolu, au divin. La foi ressort par conséquent de la sphère la plus personnelle, la plus essentielle et la plus privée qui soit.

Être musulman est donc de toute évidence une démarche spirituelle, un choix de caractère éthique et non politique. L'islam postule une éthique. Et cette éthique est -ou devrait être- une éthique pacificatrice.

Étymologiquement le mot islâm dérive de la racine slm qui dans toutes les langues sémitiques connote l'idée de paix, l'islam étant la pacification de l'homme avec lui-même, avec le divin et surtout avec ses semblables. La racine a donné salâm (paix, shalom en hébreux), mot que les musulmans utilisent pour se saluer selon la formule consacrée as-salâmou'alaikoum: la paix soit avec vous.

En ma qualité de musulman, j'affirme que mon adhésion à l'islam n'est en aucune façon un engagement de caractère politique mais bien un choix de caractère foncièrement intime et privé. En tant que laïc, en tant que libre-exaministe, j'adhère au principe du libre examen et je revendique le droit d'interpréter le texte fondateur en toute liberté. Le Coran m'en offre et la possibilité et l'invitation.

«Nous l'avons fait descendre en forme de Coran arabe, escomptant que vous raisonniez. Dis: «Ceci est mon chemin. J'appelle à Dieu dans la clairvoyance (la lucidité), moi et tous ceux qui me suivent».» (XII, 2, 108)

Selon un hadith (1) le Prophète aurait revendiqué son droit au doute, à l'instar d'Abraham, qui avait demandé à Dieu de lui montrer comment il ressuscitait les morts (II, 260).

Pour ma part, j'adhère sans la moindre réserve à la conception française de la laïcité selon laquelle l'État est totalement incompétent en matière religieuse et la religion totalement incompétente en matière politique et publique. C'est ce que les Français appellent le principe républicain de la double incompétence. En vertu de ce principe, l'État laïque veille à la liberté des cultes sans en privilégier aucun.

Quiconque entend instrumentaliser le Coran au service d'un projet de domination politique choisit la voie de la dénégation (kufr) au mépris de l'invitation coranique à suivre «le chemin de rectitude» (I, 6).

Le Coran invite son lecteur à passer «des ténèbres vers la lumière» (II, 257). Vouloir voir clair, c'est en appeler à la réflexion et à la raison critique, à l'opposé de l'obscurantisme.

Par obscurantisme, j'entends une lecture aveugle, littérale, sclérosée, archaïque et réductrice du Coran qui refuse la lumière de l'esprit, de la raison et de la libre interprétation ou, pour le dire autrement, du libre examen. L'obscurantisme est le choix de ceux que le Coran nomme dans la belle traduction de Jacques Berque les dénégateurs (kafirîn), ceux qui toujours nient les injonctions coraniques de la guidance éthique du bel-agir.

Pour le Coran, «la semblance des dénégateurs est comme de mener à grands cris (un bétail) qui n'entend que l'appel ou l'invective: sourds, muets, aveugles, incapables sont-ils de raisonner!» (II, 171).

Le hadith quant à lui nous dit: «L'encre des savants est plus précieuse que le sang des martyrs».

Pratiquer cette lecture vivante, contemporaine et critique du Coran induit plusieurs conséquences fondamentales:

1) Le principe de liberté de conscience

Tout homme, toute femme est libre de croire ou de ne pas croire. Le Coran déclare: «Point de contrainte en matière de religion» (II, 256) et «Que croie qui veut et que dénie qui veut» (XVIII, 29).

2) Le principe de la responsabilité individuelle

Chacun doit de façon impérative répondre individuellement de ses actes. Le Coran l'affirme de manière implacable: «Celui qui aura fait l'équivalent du poids d'un atome de bien le verra. Celui qui aura fait l'équivalent du poids d'un atome de mal le verra.» (XCIX, 7-8)

3) Le principe du respect d'autrui

«Humains, Nous vous avons créés d'un mâle et d'une femelle. Si Nous avons fait de vous des peuples et des tribus, c'est en vue de votre connaissance mutuelle.» (XLIX, 13). On ne saurait mieux inciter au dialogue interculturel.

4) L'exigence éthique du bel-agir ( ihsân)

Inlassablement, de sourate en sourate, le Coran recommande cette parfaite irradiation des conduites humaines par l'éternelle beauté. Le Prophète Muhammad a dit «Dieu est beau et aime la beauté. Lorsque vous posez un acte faites-le bellement».

Et le Coran de préciser: «Dieu aime les bel-agissants» (III, 134). «Appelle au chemin de ton Seigneur par la sagesse et l'édification belle. Discute avec les autres en leur faisant la plus belle part. Du reste, ton Seigneur est seul à savoir qui de Son chemin s'égare, et à savoir qui bien se guide.» (XVI, 125).

Cet appel à agir bellement est tellement fort dans le Coran que c'est non seulement l'homme et la femme qui sont invités à agir bellement mais que Dieu s'impose cette injonction à Lui-même: «Dieu s'assigne à Lui-même la miséricorde» (VI, 54) dit le Coran. C'est-à-dire qu'Il choisit d'aimer et de comprendre l'homme et la femme, ses créatures!

Comment peut-on, face à cette déclaration d'amour, commettre au nom de Celui qui la prononce, le moindre acte de barbarie? Le vrai problème me semble-t-il, c'est qu'il faut inlassablement expliquer le Coran avant tout aux musulmans eux-mêmes. Jaques Berque, éminent traducteur (2) du Coran, a dit: les musulmans ne sont pas à la hauteur de leur texte fondateur», ce qui n'est pas le moindre des paradoxes.

Tel est le message d'un Coran au service de l'humain que d'aucuns s'ingénient à présenter sous les traits d'un islam cruel, grimaçant et ennemi de l'humanité. Il faut reconnaître que, depuis la révolution iranienne, une certaine actualité politique alimente cet amalgame.

Le christianisme lui aussi a connu des périodes noires (songeons aux bûchers de la sainte Inquisition, à la colonisation, ou encore au Ku-Klux-Klan et à l'Allemagne nazie) et il présente aujourd'hui encore des visages peu reluisants: les commandos anti-IVG par exemple ou la croisade anti-préservatif en Afrique alors que le Sida menace de toute part. Mais viendrait-il à l'idée de quiconque d'oser réduire le christianisme aux prises de position de ses factions extrémistes? De même l'Islam doit être considéré dans la diversité de ses courants. Donc sans manichéisme, et sans angélisme.

(*) E-mail refletmaga@yahoo.fr

(1) Propos rapporté du Prophète Muhammad.

(2) Editions Albin Michel

Sous-titre de la rédaction

© La Libre Belgique 2006

Par Muhammad-Ali
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Samedi 29 avril 2006
Voici un article de Gilles Kepel paru une première fois dans le journal Le Monde du 24 avril 2003 et mis à jour pour l'édition du 28 avril 2006.
Cet article était il y a trois ans d'une extrême clairvoyance sur la stratégie géopolique américaine concernant le facteur chiite au Moyen-Orient.
 
 
 
La victoire militaire américaine en Irak n'est pas une fin en soi - la punition annoncée d'un dictateur dissimulant des armes de destruction massive, toujours introuvables à ce jour. C'est le début d'un long processus, par lequel Washington entend remodeler le Moyen-Orient, la première des régions du monde à être mise aux normes de l'univers unipolaire postérieur à l'effondrement soviétique, pour y instaurer en principe la démocratie libérale.

 

Mais ce processus est conflictuel : face à une hégémonie américaine, que peu jugent pure et désintéressée, se profilent des résistances qui, pour ne pas prendre la forme de l'affrontement d'hier entre les deux blocs, n'en ont pas moins des effets potentiels dévastateurs - comme l'ont montré le terrorisme et les justifications religieuses qu'il invoque. Pour conjurer les dangers d'une situation volatile, George W. Bush est contraint à pousser son avantage et à aller de l'avant, afin de créer l'irrévocable, par un basculement décisif des rapports de force régionaux.

Il a aujourd'hui deux options : précipiter la reprise de la paix israélo-palestinienne, et menacer Damas pour sécuriser l'Etat hébreu. Ou assurer l'ordre autour du Golfe, et contraindre Téhéran, en sécurisant les approvisionnements pétroliers par la neutralisation du facteur chiite. La poursuite de ce grand jeu auquel s'essaient les stratèges du Pentagone est conditionnée d'abord par l'évolution de la situation en Irak, et la capacité des Etats-Unis à mettre sur pied une structure de pouvoir irakienne efficiente et tirant sa légitimité de la démocratie accouchée par les armes.

Le passage de l'Irak sous contrôle américain signifie que l'étau se resserre autour d'Arafat - la dernière figure historique qui habite l'imaginaire politique arabe contemporain ; ni Washington ni Tel-Aviv ne lui pardonnent le déclenchement de la seconde Intifada, en septembre 2000, avec sa séquelle d'attentats-suicides. La tentation est grande, chez des idéologues néoconservateurs américains intellectuellement proches du Likoud, de profiter de la démoralisation d'un monde arabe prenant conscience qu'il "s'est raconté des mensonges à lui-même", selon l'universitaire tunisien Hichem Djaït, qu'il n'y a plus de raïs charismatique incarnant un projet politique mobilisateur, pour forcer un règlement du conflit israélo-palestinien qui fasse la part belle à Ariel Sharon, au détriment des aspirations palestiniennes.

Cette option comporte une nouvelle épreuve de force - réduire Damas à quia. En effet, on considère, à Washington comme à Tel-Aviv, que le Hezbollah chiite libanais, le Hamas et le Djihad islamique palestiniens, principaux obstacles à la reprise du processus de paix, perdraient leur capacité opérationnelle s'ils étaient "lâchés" par la Syrie (et l'Iran). Dès la prise de Bagdad, les principaux responsables des Etats-Unis ont menacé à cette fin le jeune président Bachar El-Assad et pris des sanctions économiques en fermant le pipeline irako-syrien. Et Washington se réserve de signifier à Damas que son "protectorat" sur le Liban peut être remis en cause à tout moment. Mais une épreuve de force contre la Syrie devrait distraire des troupes nécessaires au maintien de l'ordre en Irak : elle n'adviendra que si ce dernier pays est tenu pour suffisamment sécurisé, et si les équilibres politiques internes y assoient rapidement la prépondérance des Etats-Unis.

Si tel n'est pas le cas, la question israélo-palestinienne devra céder la première place, sur l'agenda de la Maison Blanche, au facteur chiite. Un précédent historique hante en effet la victoire militaire du Pentagone en Irak. En 1917, un corps expéditionnaire britannique conquérait Bagdad ; dans la foulée était formé l'Irak moderne, accouché au forceps parmi les dernières contractions de l'Empire ottoman moribond. Trois ans plus tard, une révolte chiite gigantesque manqua mettre à bas l'édifice patiemment construit par Whitehall, et nécessita force massacres pour rétablir l'ordre colonial.

Tenue en lisière depuis lors, la majorité chiite revendique aujourd'hui le pouvoir, dans un Etat débarrassé de Saddam. Les seules opérations significatives de résistance militaire ont eu lieu dans le Sud chiite - exprimant la capacité offensive de la communauté, jusqu'à ce que ses dirigeants religieux, en lui ordonnant de rester à l'écart des combats, fassent la démonstration de leur influence. Celle-ci est portée au paroxysme, avec le rassemblement libre de plusieurs millions de personnes ces 22 et 23 avril. Les célébrations religieuses de deuil, marquées par des autoflagellations qui exprimaient l'affliction chiite lorsque la communauté était en situation de faiblesse, se sont, depuis Khomeiny, inversées en exhortation à reprendre le combat des opprimés - symbolisés par Hussein, "le prince des martyrs" - contre l'oppresseur, figuré par le mauvais calife. Les fidèles ont identifié ce dernier au chah d'Iran en son temps, et risquent de voir en lui George W. Bush demain - sauf si les Etats-Unis donnent des gages au monde chiite.

Depuis la révolution iranienne de 1979, menée aux cris de "mort à l'Amérique", Washington considérait le chiisme politique comme son pire ennemi dans la région. Les encouragements prodigués aux groupes conservateurs sunnites, perçus alors comme un contre-feu, sont aujourd'hui tenus, en rétrospective, comme le point de départ du terrorisme sunnite d'un Ben Laden et du 11 septembre.

Les Etats-Unis peuvent-ils renverser leurs alliances et faire désormais de la carte chiite l'atout de leur jeu régional pour contrer des Etats sunnites qui ont perdu leur confiance ? Majoritaires, outre en Irak, en Iran (plus de 60 millions d'habitants) comme à Bahrein, les chiites constituent un quart de la population koweïtienne et quelque 10 % de celle de l'Arabie saoudite, où ils peuplent la région pétrolifère. Du côté arabe du Golfe, ils ont le sentiment d'être les laissés-pour-compte de la manne pétrolière.

Dans cette communauté méprisée et souvent persécutée par le pouvoir sunnite, la révérence pour les dignitaires religieux et leur savoir restait immense, car ces hommes du Livre incarnaient la permanence de l'identité face à l'adversité - selon un processus assez comparable au rôle des rabbins dans le judaïsme. Et, comme chez les juifs, la vénération pour les clercs a abouti à une extrême valorisation de la connaissance en général : à l'époque moderne, elle s'est étendue aux savoirs profanes.

Ainsi, il existe aujourd'hui, dans l'univers chiite, une solide classe moyenne éduquée et ouverte au monde qui peut servir d'alliée aux Etats-Unis face à des élites politiques sunnites discréditées. Mais cela suppose de lever l'hypothèque religieuse, de permettre l'émancipation de cette classe moyenne par rapport au clergé. La clé de ce verrou se trouve en Iran, un pays où la société - et notamment les classes moyennes - a d'ores et déjà engagé une évolution "post-islamiste", mais où le pouvoir demeure aux mains de la hiérarchie religieuse.

Celle-ci, entourée de voisins sous contrôle américain (outre l'Irak, le Pakistan, l'Afghanistan, les monarchies arabes du Golfe), a donné des signes d'apaisement aux Etats-Unis pendant la guerre d'Irak. Mais on imagine mal les républicains à Washington prendre langue avec un régime désormais en tête de liste sur "l'axe du Mal", après la chute de Saddam. Leur choix devrait être de précipiter la transition post-islamiste, créant ainsi, avec deux Etats chiites gros exportateurs de pétrole et pro-américains en Iran et en Irak, un contrepoids à des pétro-monarchies sunnites toujours soupçonnées d'avoir enfanté le monstre Ben Laden.

Qu'elle s'oriente vers des pressions sur la Syrie ou l'Iran, qu'elle commence par remettre sur le métier le processus de paix israélo-palestinien ou qu'elle tente de jouer la carte chiite, la politique d'intervention américaine au Moyen-Orient est contrainte à une fuite en avant qui l'expose à des dangers croissants et qui risque de retarder en permanence, pour minimiser ceux-là, l'avènement de la démocratie promise.

Or la force seule ne peut suffire à construire l'ordre nouveau, qui ne saurait se bâtir sans consensus : une paix durable dans la région, la répartition équitable des revenus pétroliers supposent que les populations qui vivent entre le Golfe et la Méditerranée aient le sentiment de devenir les acteurs de leur propre destin, et non de rester les spectateurs passifs de leur histoire multi-millénaire, déchue au rang d'un simple épisode dans le feuilleton d'une globalisation dont l'intrigue se noue outre-Atlantique.

Gilles Kepel est professeur à l'Institut d'études politiques de Paris

Par Muhammad-Ali
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